La XXVème heure

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Cher visiteur,

La XXVème heure est ce moment de grâce, où tout est naturel, où le présent se veut indicatif sans être conditionnel... et cet instant révèle des terres fertiles, entre le jour et la nuit, au rythme des mots, des phrases... du livre qui nous accompagne. Déjà hier s'est fondu parmi les ombres du passé, demain n'a pas encore surgi du futur. Vous avez découvert un espace intermédiaire où les affaires de la vie ne font pas intrusion; où l'instant fugitif daigne s'attarder pour devenir un vrai présent; un  lieu où le temps, lorsqu'il se croit à l'abri des regards, s'assied au bord du chemin pour reprendre son souffle.

C'est vrai, lire est un acte égoïste, une délectation solitaire. Mais on lit par amour! On tombe amoureux d'une histoire, des personnages, de l'auteur et enfin... de la littérature. Cette altesse à laquelle on donne rendez-vous chaque fois que l'on s'abandonne à un nouvel ouvrage. C'est là que se trouvent mes parfums d'enfance, mes joies, mes plaisirs, mes surprises... Plus que les Hommes, les livres m'ont construit. Je leur dois ma vision du monde et ce que j'en comprends. Les écrivains sont mes amis, leurs héros mes compagnons, leurs héroïnes mes secrètes maîtresses. 

Ces quelques chroniques disent ma gratitude. Je suis leur enfant tout à la fois rebelle et soumis. J'ai vécu leurs œuvres. Je me suis baigné sur une plage à Corfou avec Ulysse, j'ai marché dans Rome et au Lac de Côme avec Stendhal, navigué en mer et fait la guerre d'Espagne avec Hemingway, passé des matinées à Manosque avec Jean Giono, j'ai été Bel-ami et Rastignac, J'ai plongé dans le cœur des femmes avec Zweig et dans celui des Hommes avec Hugo... Quelques-uns aussi m'ont suivi partout, tandis que de nouveaux interpellent ma curiosité.

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White, Bret Easton Ellis

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A l'heure où certains veulent effacer le passé pour ne plus éclairer le présent, Bret Easton Ellis convoque le conservatisme pour obliger, avec "White", à penser et d'abord contre nous-même. Sous la forme d'un essai, qui prend souvent l'allure d'une conversation mondaine, Ellis tente de décrire notre monde polarisé à l’extrême où l’idéologie progressiste, la morale, étouffent et peuvent conduire au pilori. Il y a là, comme une résonance à "Nouvelle morale, nouvelle censure" d'Emmanuel Pierrat.

Certes, "White"est une pierre de plus dans une littérature déjà abondante aux Etats-Unis depuis la victoire de Donald Trump et qui cherche à comprendre la déroute électorale de la gauche américaine. Mais Ellis n’est ni philosophe, ni sociologue, c’est un esthète, un dandy provocateur qui, de sa plume, irrite les nerfs et fait bondir. Oui, confirmons, il oblige à penser, d’abord contre soi-même.

Les plus belles pages sont celles sur l’enfance dans les années 1970: "Nous étions des enfants qui erraient dans un monde presque uniquement fait pour les adultes. Personne ne se souciait de ce que nous regardions ou pas, de ce que nous ressentions ou voulions, et le culte de la victimisation n'avait pas encore commencé à exercer sa fascination. C'était en comparaison de ce qui est aujourd'hui acceptable et des enfants couvés dans l'impuissance, une époque d'innocence". Les plus interpellantes sont celles consacrée à la naissance d' American Psycho.  

"White" fait déjà polémique outre-Atlantique, fustigeant: ultra connexion, suprématie du "Likable", culture d'entreprise triomphante, hystérie autour de la figure de Trump, victimisation des minorités, narcissisme et pensée unique. Sous couvert d'une déambulation autobiographique et usant sans retenue du contre-pied, Bret Easton Ellis dézingue tout le système, dressant un portrait sans concession de l'Amérique . "American Psycho décrivait une société de surface dominée par des valeurs illusoires, conséquence de la poursuite du rêve américain : isolement, aliénation, corruption, le vide consumériste sous l'emprise de la technologie et de la culture d'entreprise". Hélas, prévient-il, "Rien n'a vraiment changé depuis trois décennies"Passionnant! 

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Des coeurs ordinaires, Catherine Locandro

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"La première fois que Gabrielle avait croisé Anna, c'était devant la boîte aux lettres de l'immeuble, une matinée de décembre. Elle s'en souvenait parfaitement. Elle n'avait encore jamais vu cette jeune femme et l'avait observée du coin de l'oeil, faisant mine de fouiller dans son sac après l'avoir saluée d'un "bonjour" cordial". Tout le nouveau roman de Catherine Locandro tient dans ces lignes simples, tendues, arguant d'un mystère qui ne cessera de se creuser au fil de 250 pages. Et l'auteure de convoquer les mots pour explorer l'ombre et la lumière. 

L'histoire? Celle d'un trio en apnée. Sacha est l'homme mystère dont la présence ce lit en filigrane. Anna se remet d'une dépression lourde. Gabrielle compte les heures qu'elle égrène au rythme de sa solitude, concentrée sur les bruits de l'appartement du dessus. De quelques détails troublants, la sexagénaire perçoit un secret qu'elle voudra élucider en s'approchant du couple, ne voyant, pas encore, qu'elle s'engage sur une voie tragique. Car voilà bien un roman shakespearien où plane l'ombre de Macarée et Canacé. Sondant, de sa plume cristalline, à l'os, la nature humaine, ses secrets, les non-dits, la différence, Catherine Locandro révèle, en parfaite Arianne, les secrets de ces coeurs qui se voudraient... ordinaires. 

Un suspense psychologique implaccable qui emporte le lecteur vers d'inattendus rivages où se dévoile l'âme de l'humanité. Une totale réussite. Bref, un régal! 

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Balade littéraire en 2018

Dix-sept ans, Eric Fottorino

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"Dix-sept ans, c'est l'âge de Lina lorsqu'elle mit au monde le petit garçon qu'elle aurait voulu appeler Arthur et que sa mère fit enregistrer d'autorité sous le prénom d'Eric. Il a fallu à celui-ci devenu adulte ce long temps de vie et d'écriture pour tenter de briser l'incapacité qu'il avait de regarder vraiment et d'établir un contact sensible, voire de parvenir à dire je t'aime à celle qu'on faisait passer pour sa soeur. Le récit qui lui à fait puiser au plus secret de son intimité et qu'il appelle roman pour, sans doute, y respirer plus librement, trouve son point d'ancrage dans la révélation récemment faite par Lina à ses trois fils. Et, donc, à lui. très ébranlé par cette révélation inattendue, Eric, incapable de réagir autrement, fuit à Nice pour tenter d'exhumer des images de cette mère qu'il connaissait si mal. Le livre est fait de sa quête à travers les rues de la ville ou à l'état civil, des regrets de sa vie empêchée, de quelques rencontres."(M.V.-LLB)

Eric Fottorino livre un magnifique roman où la plume se veut équilibriste pour conter l'incroyable secret dont il  était l'objet et dont il ignorait tout jusqu'à ce repas de famille. Bouleversant! 

De la musique, Conversations, Haruki Murakami-Seiji Ozawa

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C'est une pure merveille où l'intelligence de la musique se révèle à chaque instant au cours de ces conversations entre le maître de la littérature niponne, Haruki Murakami, et l'illustre chef, compatriote de l'écrivain, Seiji Ozawa.

La rencontre de deux esprits fulgurants qui explorent le répertoire, décortiquent les oeuvres et leurs interprétations, éclairent le lecteur, le mélomane, le profane, parlent aux coeurs et aux émotions. Bien entendu, ils gibernent; surtout, ils écoutent Glenn Gould, Bernstein, Karajan, dans Mahler, Beethoven... On ne cesse de (re)découvrir ces oeuvres qui enchantent depuis des siècles et révèlent, sous leurs regards, de nouveaux horizons. Sublime!

La seule histoire, Julian Barnes

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"Julian Barnes offre le récit exquis de la trajectoire d'un jeune homme goûtant aux merveilles de l'amour avant d'en découvrir les turpitudes. Paul à dix-neuf ans et se prépare à entrer à l'université. Cet été là, il rencontre Susan, quarante-huit ans, mal mariée, mère de deux grandes filles. Ignorant les risques de la rumeur, la désaprobation des parents de Paul et les sarcasmes du mari de Susan, tous deux vont s'aimer, d'abord secrètement, avant de s'installer à Londres. Tout irait pour le mieux si Paul ne découvrait l'alcoolisme de Susan, et son impuissance à l'aider malgré ce qu'il ressent pour elle. Le roman s'inscrit dans les années soixante, et ces deux-là brillent par leur sincérité. Ce qui n'empêchera pas Paul de peu à peu ouvrir les yeux pour comprendre que son innocence s'est envolée à jamais et que ce qui l'attend désormais n'est qu'incertitude."(G.S. - LLB)

Grand, très grand roman que celui de Julian Barnes où l'auteur explore avec brio la question: vaut-il mieux avoir aimé et perdre ou ne jamais avoir aimé? Un régal!

Les frères Lehman, Stefano Massini

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Voici un livre vertigneux qui conte, sous forme d'un chant, inspiré des longs poèmes en prose des classiques grecs (Homère,...), deux cents ans d'Histoire. Celle d'une famille d'affairistes et, en filigrane, celle de l'Amérique et du monde où la main de Dieu guide la folie des hommes. Prodigieux!

Nous voilà donc en "1844 -11 septembre, apparition. Heyum Lehman arrive de Rimpar, Bavière, à New York. Il a perdu 8 kg en 45 jours de traversée. Il fait venir ses deux frères pour travailler avec lui. 2008 - 15 septembre, disparition. La banque Lehman Brothers fait faillite. Elle a vendu au monde coton, charbon, café, acier, pétrole, armes, tabac, télévisions, ordinateurs et illusions, pendant plus de 150 ans. Comment passe-t-on du sens du commerce à l’insensé de la finance ? Comment des pères inventent-ils un métier qu’aucun enfant ne peut comprendre ni rêver d’exercer ? Grandeur et décadence, les Heureux et les Damnés, comment raconter ce qui est arrivé ? Non seulement par les chiffres, mais par l’esprit et la lettre ? Par le récit détaillé de l’épopée familiale, économique et biblique. Par la répétition poétique, par la litanie prophétique, par l’humour toujours. Par une histoire de l’Amérique, au galop comme un cheval fou dans les crises et les guerres fratricides. Comment prendre la suite de Yehouda Ben Tema qui écrivit dans les Maximes des Pères : « Tu auras cinquante années pour devenir sage.Tu en auras soixante pour devenir savant » ? Nous avons 848 pages et environ 30.000 vers pour devenir instruits, circonspects, édifiés." (Globe).

Trente milles vers qui narrent la genèse, la mythologie de notre ère. Un livre vertigineux donc qui se lit comme un roman d'aventure emportant le lecteur au coeur des tempêtes Lehmanulyssiennes pour explorer la tragédie du capitalisme. Bref,un régal!

Sous le sapin... Noël 2018

L'affaire Rose Keller, Ludovic Miserole, French Pulp éditions

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Une véritable plongée dans l'horreur du divin marquis. Ludovic Miserole révèle, une fois encore, son incroyable talent de conteur. Il capte son lecteur, dès les premières lignes, pour l'entraîner au coeur de la géhenne et l'abandonner 400 pages plus tard, épuisé mais conquis. Conjuguant rigueur historique et sens de l'intrigue, l'auteur égrène l'histoire de Rose Keller, une jeune femme qui, pour une modique somme, verra son destin basculer. Elle est au chômage depuis plus d'un mois et se voit réduite, en ce dimanche de Pâques  1768, à mendier sur la Place des Victoires à Paris. En acceptant de suivre, pour un écu, un jeune homme soigneusement habillé qui a besoin de quelqu'un pour un peu de ménage dans sa maison d'Arcueil, elle ne peut se douter qu'elle se dirige tout droit vers l'enfer. Elle ne sait pas encore que l'homme qui vient de l'engager n'est autre que Donatien Alphonse François de Sade, celui qu'on surnommera " le divin marquis ", qui lui fera subir les pires outrages. Au fil des pages s'étouffent les cris, les soupirs, les hurlements. Rose sera la victime du plaisir, celui d'un homme sans limite, nimbé des prérogatives de sa caste, qui devra répondre de ses actes. Passionnant. Véritable page turner. Bref, un régal!

Les voyages de sable, Jean-Paul Delfino, Le Passage éditions

 

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C'est à un voyage que Jean-Paul Delfino, après son magnifique opus "Les pêcheurs d'étoiles", convie le lecteur. Un grand, très grand, voyage à travers le temps, l'espace, les continents, sur les traces d'un homme, Jaume, sorte de Simon Laquedem qui contrarie l'Histoire pour écrire la sienne

Par une nuit de neige qui finit par immobiliser Paris, Monsieur Jaume se rend dans un café de la rue Saint-André-des-Arts. En veine de confidences, il raconte à Virgile, un bistrotier désabusé, la malédiction qui le frappe. Monsieur Jaume est immortel.Toute la nuit durant, et avec la promesse de lui révéler son secret, il va se confier à Virgile et lui conter ses multiples existences passées. Né à Marseille en 1702, il fuit la grande peste, part à l’aventure en Afrique, cultive le café en Guyane, meurt à cent reprises et revient à la vie autant de fois. Peintre d’ex-voto au Brésil, guetteur de cadavres sur le Rhône, négrier à l’occasion, clerc de notaire à Paris, ermite au Portugal ou spectateur de la révolution de 1848, Jaume connaîtra l’amour, l’amitié et la trahison.

Un grand roman d'aventure au souffle épique. Une réflexion sur le temps et l'immortalité. Une affabulation où se conjuguent poésie, surréalisme. Envoutant!

APO, Franck Balandier, Castor Astral

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APO, comme Apollinaire. Nous sommes en 1911, le poète se voit emprisonné, soupçonné d'avoir participé au vol de La Joconde. C'est le point de départ du nouveau roman de Franck Balandier qui reviste la vie du génie dans un Paris où la bohème s'érige en philosophie. De son séjour en prison à la Grande Guerre, de ses amours à son dernier souffle, voilà Apollinaire réinventé. Un hommage, certes; surtout, une exploration, dans la chair, des douleurs du poète. On le suit, au fil des pages et des épreuves, dans les couloirs de La Santé, dans les tranchées, sur le ring... "Tous ceux qui survenaient et n'étaient pas moi-même-Amenaient un à un les morceaux de moi-même- On me bâtit peu à peu comme on élève une tour" (Cortège).

A souligner le joli travail des éditions "Le Castor Astral" qui font de ce livre, au-delà d'un roman fascinant, un magnifique objet littéraire.


Le Meurtre du Commandeur T.1-T.2, Haruki Murakami

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Dyptique exceptionnel que ce "Meurtre du Commandeur" où, à l'instar de 1Q84, Murakami explore ses obsessions, la solitude et la création. Oeuvre foisonnante, ambitieuse, profonde et pourtant d'une rare fluidité. "Le meutre du Commandeur" se révèle une véritable odyssée initiatique...

L'histoire? Celle d'un homme en quête d'absolu. Quand sa femme lui annonce qu'elle veut divorcer, le narrateur, un jeune peintre en panne d'inspiration, se lance seul dans un voyage à travers le Japon. Au terme de son errance, il s'installe, au coeur de la montagne, dans une maison isolée, ancienne propriété d'un artiste de génie, Tomohiko Amada. "Du mois de mai de cette année là au début de la suivante, j'ai habité sur une montagne, tout près d'une étroite vallée" . Un jour, il reçoit une proposition alléchante: faire le portrait de Wataru Menshiki, un riche homme d'affaires. Tandis que celui-ci pose comme modèle, le narrateur a du mal à se concentrer. Quelque chose chez Menshiki résiste à la représentation. Une nuit, il découvre un tableau dans le grenier, une œuvre d'une grande violence, l'assassinat d'un vieillard, comme tirée du Don Giovanni de Mozart. C'est "Le Meurtre du Commandeur". Cette peinture l'obsède. D'étranges phénomènes se produisent alors, comme si un autre monde s'était entrouvert. À qui se confier ? À Menshiki ? Mais peut-il vraiment lui faire confiance ?

Roman magistral, en deux tomes, où le maître Murakami dévoile, en fildefériste, ses troubles les plus intimes. Un texte tout en équilibre soutenu par une plume mélancolique, sensuelle, voire onirique qui entrelacent sentiment amoureux, refus de l'abandon. En filigrane, toutes les questions qui font la littérature. Bref, un régal!

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Quand Dieu boxait en amateur; La tristesse des femmes en mousseline

Quand Dieu boxait en amateur, Guy Boley

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Nous sommes à Besançon, Est de la France, en Franche-Comté, ville natale de Victor Hugo. Dans une France rurale aujourd'hui oubliée, au coeur des quartiers populaires, deux gamins passionnés par les lettres nouent, dans le secret des livres, une amitié solide. Le premier, orphelin de père, travaille comme forgeron depuis ses quatorze ans et vit avec une mère que la littérature effraie et qui, pour cette raison, le met tôt à la boxe. Il sera champion. Le second se tourne vers des écritures plus saintes et devient abbé. Mais jamais les deux anciens gamins ne se quittent. Aussi, lorsque l'abbé propose à son ami d'enfance d'interpréter le rôle de Jésus dans son adaptation de La Passion de Notre Seigneur Jésus-Christ, celui-ci accepte pour sacrer, sur la scène du théâtre paroissial, leur fraternité. Ce boxeur atypique et forgeron flamboyant était le père du narrateur. Après sa mort, ce dernier décide d'écrire pour lui rendre sa couronne de gloire, tressée de phrases splendides, en lui écrivant le grand hommage qu'il mérite. Avec le sentiment poignant du temps perdu à s’opposer à ce père qu’il ne voyait que comme une épave à éviter, Guy Boley comprend trop tard quelles furent les aspirations de cet homme. De sa plume ciselée, à l'os, il célèbre le paternel avec amour et humour et livre un roman où la grâce, l'admiration, congédient les regrets.

La tristesse des femmes en mousseline, Jean-Daniel Baltassat

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Après le succès du "Divan de Staline", Baltassat est de retour avec un roman érudit, exigeant mais ô combien passionnant: "La tristesse des femmes en mousseline". Paris, 1945. Au lendemain de la guerre, Paul Valéry se remémore sa jeunesse, période de frénésie créative de la fin du XIXe siècle où se côtoient Mallarmé, Degas, Corot, Manet, Monet et surtout Berthe Morisot, qu'il affectionne particulièrement. Le vieil homme ouvre le carnet intime qu'elle lui a légué. L'écrivain entame une réflexion sur le sens de l'art et de la vie. Jean-Daniel Baltassat ressuscite tant la femme Berthe Morisot, réduite à l'ombre de Manet, cataloguée peintre infantile, que l'artiste sombre, tourmentée, dont la quête ultime fut celle de la beauté. Et de Valery, l'auteur conte la transformation d'un homme vers la lumière. Un roman certes complexe mais dont le lecteur sort bouleversé, ému, plus intelligent. Bref, un régal!  

Le silence du moteur, Olivier Lebé

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Musicien, compositeur, ce n'est que tardivement qu'Olivier Lebé déserta la partition au profit de la page blanche, publiant son premier opus "Repulse day" en 2013, couronné du Prix Premier Roman. Auréolé de critiques dithyiambiques, l'attente était donc forte quant à ce second ouvrage "Le silence du moteur". Et, force est d'écrire que l'essai est brillamment transformé! Cent-soixante-sept pages de pur régal. Un road-trip père-fille made in USA avec L.A. en filigrane. Surtout, sous la plume de l'auteur, c'est la chrysalide de deux êtres qui se dessine. Ce n'est pas un roman mais un album conceptuel. Sorte d'opéra rock en trois actes où s'invite entre les lignes l'ombre de Dante et de Nietzsche...

C'est donc l'histoire d'un père, Pierre, 50 ans, musicien qui a perdu la passion, et de Romy, sa fille, 15 ans, borderline à tendance suicidaire. L'un et l'autre sont vivants mais plus tout à fait dans la vie. Ensemble, ils roulent sur les "Highway" californiennes en quête d'apaisement et de réparation. De tabernacle en tabernacle, de silences en confidences, de rencontres en découvertes, ... ils trouveront une voie, un chemin vers l'existence au coeur de ce monde fait de bruit et de fureur.

Servi par une plume ciselée, simple (jamais simpliste), sans pathos, pudique et gracieuse, "Le silence du moteur" se révèle un roman bouleversant parsemé d'une galerie de personnages de haute exctraction. Au-delà, entre les notes, c'est un portrait au scalpel de l'Amérique et de ses rêves brisés, une réflexion sur le bonheur, l'amour, le rapport au temps et aux autres... Bref, une totale réussite! 

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Modiano, Sands, Decoin, Szalay: quatre coups de coeur en bref...

Souvenirs dormants, Patrick Modiano

CVT_Souvenirs-Dormants_8579Ouvrir un nouveau Modiano consiste en une promenade sans cesse renouvelée dans le labyrinthe des souvenirs, des détails, là où se cachent les vérités. Ce n'est d'ailleurs pas le passé qui importe au prix Nobel de littérature, mais ce que le temps et la mémoire font de celui-ci. L'auteur, qui s'est toujours considéré comme hors sujet, évoque avec "Souvenirs dormants" les destins de six femmes rencontrées puis perdues de vue dans les années 1960. Modiano, c'est entre les lignes qu'il faut le lire en écoutant ses silences, sa respiration. Magnifique roman d'apprentissage, "Souvenirs dormants" se révèle une méditation sur les répétitions de l'existence tout en questionnant l'acte d'écrire. D'une grande élégance!

Retour à Lemberg, Philippe Sands,

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C'est une époustouflante enquête que livre Philippe Sands dans ce livre puissant où d'une ville, de destins, l'auteur découvre son histoire pour conter celle de qui s'écrit avec une majuscule. Invité à donner une conférence en Ukraine dans la ville de Lviv, autrefois Lemberg, l'auteur, avocat international réputé, découvre une série de coïncidences historiques qui le conduiront de Lemberg à Nuremberg, des secrets de sa famille à l’histoire universelle. C’est à Lemberg que Leon Buchholz, son grand-père, passe son enfance avant de fuir, échappant ainsi à l’Holocauste qui décima sa famille ; c’est là que Hersch Lauterpacht et Raphael Lemkin, deux juristes juifs qui jouèrent un rôle déterminant lors du procès de Nuremberg et auxquels nous devons les concepts de « crime contre l’humanité » et de « génocide », étudient le droit dans l’entre-deux-guerres. C’est là enfin que Hans Frank, haut dignitaire nazi, annonce, en 1942, alors qu’il est Gouverneur général de Pologne, la mise en place de la « Solution finale » qui condamna à la mort des millions de Juifs. Parmi eux, les familles Lauterpacht, Lemkin et Buchholz. Magistral, passionnant!
Le bureau des jardins et des étangs, Didier Decoin

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Decoin au sommet de son art pour conter un voyage initiatique d'une rare finesse où la beauté se confronte à la violence. L'histoire? Nous sommes au XIIè siècle, au coeur du Japon, à l'époque Heian. Katsuro, meilleur pêcheur de carpes, fournisseur des étangs sacrés de la cité impériale, se noie. C’est alors à sa jeune veuve, Miyuki, de le remplacer pour porter jusqu’à la capitale les carpes arrachées aux remous de la rivière Kusagawa. 
Chaussée de sandales de paille, courbée sous la palanche à laquelle sont suspendus ses viviers à poissons, riche seulement de quelques poignées de riz, Miyuki entreprend un périple de plusieurs centaines de kilomètres à travers forêts et montagnes, passant de temple en maison de rendez-vous, affrontant les orages et les séismes, les attaques de brigands et les trahisons de ses compagnons de route, la cruauté des maquerelles et la fureur des kappa, monstres aquatiques qui jaillissent de l’eau pour dévorer les entrailles des voyageurs. Mais la mémoire des heures éblouissantes vécues avec l’homme qu’elle a tant aimé, et dont elle est certaine qu’il chemine à ses côtés, donnera à Miyuki le pouvoir de surmonter les tribulations les plus insolites, et de rendre tout son prestige au vieux maître du Bureau des Jardins et des Étangs. Sublime!
Ce qu'est l'homme, David Szalay

51r8WHbE4VLNeuf hommes, âgés de 17 à 73 ans, tous à une étape différente de leur vie et dispersés aux quatre coins de l’Europe, essayent de comprendre ce que signifie être vivant. Tels sont les personnages mis en scène par David Szalay à la façon d’un arc de cercle chronologique illustrant tous les âges de la vie. En juxtaposant ces existences singulières au cours d’une seule et même année, l’auteur montre les hommes tels qu’ils sont : tantôt incapables d’exprimer leurs émotions, provocateurs ou méprisables, tantôt hilarants, touchants, riches d’envies et de désirs face au temps qui passe. 

Et le paysage qu’il nous invite à explorer, multiple et kaléidoscopique, apparaît alors au fil des pages dans sa plus troublante évidence : il déroule le roman de notre vie. Avec ce livre, finaliste du Man Booker Prize, le jeune auteur britannique offre un portrait saisissant des hommes du XXIe siècle et réussit, en disséquant ainsi la masculinité d’aujourd’hui, à dépeindre avec force le désarroi et l’inquiétude qui habitent l’Europe moderne.
Une exploration du désir masculin, un portrait des hommes d'aujourd'hui face aux changements et à leurs échecs, David Szalay se révèle un véritable virtuose. Bref, un régal!

Ruses et plaisirs de la séduction, Marie-Francine Mansour

 

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Pas simple de chroniquer un tel essai. Une histoire de la séduction! Non, pas simple. Car quel qu'en soit le lecteur ou la lectrice, l'interprétation n'échappera pas aux prismes personnels. Et chacun d'y trouver matière à réflexion, confirmation ou encore raisons à polémiquer...

En quatrième de couverture on peut lire: "Marie-Francine Mansour nous invite à découvrir une vaste galerie de portraits de séducteurs et de séductrices aussi bien anciens que modernes, féminins que masculins, réels que fictifs. Débute alors un passionnant voyage aux côtés des tentatrices bibliques, des influentes hétaïres grecques, qui nous entraîne sur les pas des cortigiane des salons de la Renaissance italienne, nous conduit à côtoyer les sulfureux libertins et les ladies anglaises esseulées du XVIIIè siècle, nous fait pénétrer das les hautes sphères du pouvoir fréquentées par les courtisanes du Second empire et les cocottes de la Belle Epoque".

Né de l'ombre de Joyce Mansour, femme libre, poétesse, arrivée à Paris dans les années 50, assumant sa liberté et ses désirs; c'est néanmoins en historienne que l'auteure explore les arcanes de la séduction dans son essai " Ruses et plaisirs de la séduction". Un voyage dans le temps, à travers les siècles, conjuguant une galerie de portraits de femmes, surtout; de quelques hommes aussi; décortiquant au scalpel les grands mythes de ce jeu qu'elle présente, dès la préface, comme un art guerrier. Et c'est ce fil que Marie-Francine Mansour délie, en parfaite Ariane, dans ce périple au long cours enchâssant Histoire, anecdotes, réflexions philosophiques... avant de conclure que, même si l'on arrive aujourd'hui dans une clairière, le mystère demeure entier.

D'Êve à Shéhérazade, qu'elles soient courtisanes, muses, objets de désir, instruments de pouvoir, légères ou intellectuelles, les femmes ont, depuis toujours, selon elle, pris la séduction comme moyen d'exister, comme instrument de liberté. C'est donc bien un art guerrier qu'elle dépeint; de ruses, certes, mais de plaisirs? Car séduire, serait-ce obligatoirement un stratagème pour obtenir une chose en échange d'une autre? Et que deviennent alors l'amour, l'abandon, là où règne l'esprit de combat? Les questions demeurent! 

Voilà donc un essai passionnant, intrigant, qui soulève des vérités que l'Histoire confirme. En ces temps actuels, Marie-Francine Mansour offre un livre indispensable aux femmes, bien entendu, aux hommes surtout qui, à la lecture de ces lignes, comprendront peut-être mieux le présent éclairé, ainsi, par le passé. Et de rêver qu'alors, l'amour, puisse reprendre ses droits...

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