imagesCA49LQKJTout le monde m'en parlait. Pourtant, après avoir plusieurs fois pris l'ouvrage dans les rayons d'une librairie, chaque fois je l'abandonnais. Bien entendu, il avait été avec Virginia sélectionné pour le prix Médicis en 2004 et l'année suivante Sous un autre jour se trouvait sur les listes du Femina... Tant pis! Sans doute, n'avions nous pas rendez-vous lui et moi. Toutefois, à la sortie de cet opus, je ne sais pour quelle raison, je suis allé à sa rencontre. Même méfiant. Le titre peut-être? Quatre jours en mars! Ca sonne comme une invitation, un voyage en quatre jours dans les arcanes d'une vie, un slalom entre l'intime et l'absolu. Bon, je me suis donc confortablement installé, j'ai entamé la première page et soudain on sonna à la porte. Un voisin qui venait rapporter un quelconque outil de jardin et avait envie de faire causette... Je grognais, me sentais dérangé et ai donc remballé le brave homme avec peu de courtoisie (qu'il m'en excuse aujourd'hui). Même la tombée de la nuit m'avait échappée. A mon insu, j'avais rendez-vous avec grondhal et cette question: Jeudi, vendredi, samedi, dimanche... Que sont quatre jours dans une vie ? Pour Ingrid Deyer, 48 ans, architecte danoise, divorcée et mère d'un adolescent, ils vont constituer un moment charnière de son existence. En voyage d'affaires à Stockholm, elle doit revenir d'urgence à Copenhague à cause de son fils, Jonas, 15 ans, arrêté par la police pour avoir participé à des actes de violence sur un jeune Arabe. Comment en est-il arrivé là ? Ingrid ressasse sa culpabilité, fait défiler son passé en mode très ralenti : elle revoit sa séparation brutale d'avec Anders, le père de Jonas, huit ans auparavant, qu'elle avait quitté pour Franck, son amant, un homme marié, avec lequel elle entretient encore une relation clandestine. Ingrid plonge dans ses souvenirs, se demande si les meilleures années n'appartiennent-elles pas toujours au passé, si elle est condamnée à reproduire les erreurs et les lubies de sa mère, Berthe, ancienne journaliste à succès...

Finalement, ce n'est qu'au milieu de la nuit que je concluais, après une lecture sans autre interruption, que Jens Christian Grondahl signait avec ces Quatre jours en mars un magnifique portrait de femme de notre temps, d'une grande profondeur psychologique. Même s'il se veut plus long dans le développement, il y a, chez cet auteur du Nord, quelque chose de Zweig et de Schniztler... et j'attends désormais avec impatience nos prochains rendez-vous.

Extrait - Copyright Gallimard

Elle a déjà mis une de ses boucles d'oreilles et cherche à se saisir de la seconde lorsque le téléphone sonne. Les pulsations de la tonalité lui semblent aussi étrangères que les meubles anonymes de la chambre. Elle reste devant le miroir. Son rouge à lèvres est trop vif, c'était un essai, d'habitude elle porte une nuance plus pâle. C'est sûrement Morten, son coordinateur de projet, qui, comme toujours, est en avance. Pourtant, il reste encore quelques minutes avant leur rendez-vous dans le hall de l'hôtel. Il sait où se trouve le restaurant. De toute façon, c'est lui qui règle les détails de logistique. Mais aujourd'hui, elle s'est bien débrouillée, encore une fois. La présentation s'est déroulée comme prévu, même les questions des maîtres d'ouvrage sont restées dans le cadre prévu, et elle s'est montrée claire et concentrée. 

Elle s'autorise à continuer de regarder son reflet dans le miroir, puisqu'elle a décidé de faire comme si elle n'était pas là. Le bourdonnement intermittent du téléphone lui donne l'impression d'être surveillée. Elle ferait mieux de mettre sa deuxième boucle d'oreille, de prendre sa pochette, de poser son manteau sur le bras et de sortir dans le couloir silencieux. Elle croise son regard. Ingrid Dreyer, quarante-huit ans. Une femme célibataire, qui a réussi et, aux yeux de certains, encore belle. Du moins, aux yeux de ceux qui lui importent, mais elle a trop maigri. On le voit avec la robe qu'elle a choisie pour la soirée, on voit son âge. Il y a quelque chose à la clavicule et à la peau des bras, mais pas seulement. 

Sa robe est belle, de style Empire, d'un vert passé comme les feuilles de sauge duveteuses. Etonnamment féminine, diront certains, et c'est bien le but recherché. Elle la porte afin de convaincre les représentants de Svensk Energi qu'elle est également une personne, une femme, et même une mère. Lorsque l'on est sur le point de lui confier un chantier d'un demi-milliard, c'est bien le moins que l'on peut attendre. D'ordinaire, elle porte des pantalons, des tailleurs et des T-shirts neutres. Pas de maquillage, pas de bijoux, à la rigueur des escarpins à bride avec des talons hauts, juste pour se différencier, mais lorsque le commanditaire invite, elle peut se permettre de céder à l'autre côté de sa personnalité. Car il est bien là. Son expérience lui dit qu'un soupçon d'humanité vulnérable ne fait que renforcer l'intégrité professionnelle, en tout cas si l'on est de sexe féminin. Le téléphone ne cesse pas de sonner. 

De sa fenêtre du dix-septième étage, elle entrevoit au loin l'archipel comme des pointillés incandescents dans l'eau bleu foncé. Un groupe de hauts immeubles de bureaux lui bouche la vue, mais la façade vitrée de l'un d'eux envoie un reflet de la claire lumière de mars dans sa chambre capitonnée au plafond bas. Elle s'assoit sur le bord du lit et décroche le combiné, toujours une boucle d'oreille à la main. La perle blanche brille dans le soleil du soir. C'est un cadeau de Frank, son amant. Ce n'est pas lui qui appelle. Elle comprend qu'elle l'espérait quand elle entend la voix inconnue se présenter. Cela fait déjà bien des années qu'il lui a donné ces boucles d'oreilles à Rome. Elle se souvient que la première chose qui lui était venue à l'esprit avait été de se demander comment il pouvait dépenser une aussi grosse somme avec sa carte de crédit sans que sa femme ne s'en aperçoive. Elle n'avait pas encore découvert que Frank était un homme qui possédait de nombreux comptes en banque. 

Après coup, cela l'agace de n'avoir pas demandé au brigadier du poste de Station City comment il a réussi à la trouver dans une chambre d'hôtel de Stockholm. Elle allume son portable après avoir raccroché et écoute les messages. Au moins, Jonas a essayé de l'appeler. Elle a la bouche sèche en écoutant sa voix bredouillante d'adolescent de quinze ans, toujours aussi brusque et tranchante. Il a été arrêté. A l'entendre, on a l'impression qu'il appelle pour dire qu'il ne rentrera pas dîner. D'habitude, il ne songe même pas à partager ce genre d'informations pratiques avec sa mère. Elle se demande soudain s'il n'a pas oublié qu'elle allait à Stockholm. Car elle le lui a bien dit, n'est-ce pas ? Oui, bien sûr. Le téléphone sur la table de nuit sonne à nouveau, cette fois-ci, c'est Morten. Mais qu'est-ce qu'elle fait ? Elle répond qu'elle descend tout de suite. 

Elle était restée indifférente au ton décontracté du brigadier et elle avait deviné dans sa voix un accent de reproche enjoué. De fait, Jonas n'avait eu droit qu'à un seul coup de fil, mais comme elle n'avait pas répondu, on lui avait permis d'appeler son grand-père. Le gamin était encore mineur, même si on avait du mal à le croire. Le policier avait déclaré cela comme si l'âge de Jonas était une forme de tromperie eu égard à la pointure considérable de ses chaussures. Elle avait demandé ce qui s'était passé. Là, le brigadier était devenu plus neutre dans son rapport. Jonas avait été arrêté dans une ruelle près de Christiania. Une voiture de patrouille était passée par hasard au moment où Jonas et ses camarades encerclaient un garçon à terre et lui donnaient des coups de pied dans la tête et dans le ventre. 

Jonas avait donné des coups de pied ? 

Sa voix s'était affaiblie et elle avait entendu que le policier avait noté le léger changement de ton, la brève difficulté à respirer. Les jeunes gens n'étaient guère communicatifs, en outre, il était important que la victime n'ait aucun souvenir de qui avait fait quoi. Quoi qu'il en soit, ils n'avaient pas l'âge de la majorité pénale et l'affaire serait du ressort des services sociaux, cependant, elle devrait apprendre à son fils à choisir ses amis avec plus de soin. Plusieurs d'entre eux étaient bien connus de la police, et l'on ne parlait pas ici de graffitis et de petits larcins. Il était question de recel organisé et de trafic de hasch, et ce que l'on avait confisqué cet après-midi n'était pas de la petite bière. Il s'agissait de crans d'arrêt et de coups de poing, et s'il était à sa place, il aurait une discussion sérieuse avec le gamin, quand elle finirait par rentrer de Stockholm. 

Y avait-il quelque chose dans la manière dont il avait dit "finirait par rentrer", ou était-elle hypersensible ? Elle avait demandé si Jonas connaissait la victime. On aurait dit que le policier souriait en donnant sa réponse. Il ne pouvait pas savoir qui son fils connaissait ou non et, de toute façon, il n'avait pas le droit de dévoiler l'identité du jeune homme. Cependant, l'affaire était d'autant plus délétère qu'il s'agissait d'un type dont les origines ethniques n'étaient pas danoises. Il serait donc possible que, à l'avenir, son fils soit obligé de bien regarder dans son dos quand il irait à l'école, au cas où il serait rattrapé par un cimeterre. 

Ingrid avait demandé où il se trouvait. Le brigadier avait demandé si elle pensait à la victime. Dans ce cas, il pouvait la rassurer, les urgences avaient renvoyé le jeune homme chez lui en lui ordonnant de rester tranquille pendant deux ou trois jours. Il s'en était sorti avec une commotion cérébrale et, tant qu'il ne se mettait pas à se cogner le front contre les tapis de la mosquée, il avait une chance de s'en tirer sans séquelles. D'ailleurs, c'était un miracle qu'il n'ait pas été plus gravement touché, car son fils et les autres garçons n'y étaient pas allés de main morte. Le policier avait marqué une pause. Mais en ce qui concernait son rejeton, en ce moment précis, il attendait que son grand-père vienne le chercher. 

Elle s'imagine Sven, qui gare sa petite Peugeot sur Halmtorvet, un peu déboussolé, ses boucles blanches ébouriffées, qui entre dans le poste de Station City, qui s'adresse au policier de garde, lequel pourrait être son fils, sauf qu'il est difficile de se représenter Anders avec une moustache bien taillée et des épaulettes. Bonjour, je viens chercher mon petit-fils qui, il n'y a pas longtemps, m'accompagnait à Tivoli, où je lui avais acheté un ballon en forme de Mickey qui s'était envolé au-dessus de Kalvebod Brygge avant que nous ayons eu le temps de dire ouf. 

Quand Ingrid monte dans l'ascenseur, un jeune couple de Japonais s'y trouve déjà. Ils parlent à voix basse, et elle songe à son voyage au Japon, quand elle est allée voir le musée souterrain de Tadao Ando, et à la manière où tout, dans ce pays, paraissait à la fois familier et profondément différent. Même s'ils ne la regardent pas, elle se sent observée. Elle pense à Sven. Il a vécu au Danemark la majeure partie de son existence, pourtant, il parle encore avec ce même accent suédois bêcheur. Anders était reparti à Stockholm quand Ingrid l'avait quitté, et Jonas n'a guère vu son père pendant toutes ces années. Celui-ci s'est empressé de rencontrer une autre femme, de dix ans plus jeune que lui, tant qu'à faire. Ils ont réussi à avoir une fille et un garçon, mais Jonas ne voit sa soeur et son frère qu'une ou deux fois par an. En règle générale, c'est Anders qui vient à Copenhague, pour affaires ou autre chose, ce qui lui donne l'occasion de voir son fils de son premier mariage. 

On pourrait croire que Sven a cherché à compenser l'absence d'Anders, mais elle sait qu'il n'en est rien. Jonas a été attaché à son grand-père dès la première fois qu'il s'est trouvé dans ses bras, et le divorce n'a fait que renforcer le fait que c'était un club pour deux. Elle lui doit beaucoup. En particulier, elle peut remercier le vieux monsieur d'avoir été là, alors que le père et la mère de Jonas, eux, étaient fort occupés qui à soigner ses blessures qui à dresser les plans de domiciles futurs. Bien entendu, le sentiment d'Ingrid d'avoir une dette à l'égard de Sven était d'autant plus renforcé que c'était elle qui était partie. Pourtant, au fil des ans, et comme maintenant dans l'ascenseur, elle ressentait quasiment le contraire de la gratitude quand Sven apparaissait une nouvelle fois à sa porte et se mettait à son service, attentif et effacé. 

Le sol en granit poli du hall brille sous ses pieds comme un plan d'eau. Morten l'attend devant le guichet de la réception, il l'a déjà aperçue. En s'approchant de lui, c'est comme si la situation lui apparaissait enfin, à retardement : Jonas a donné des coups de pied dans la tête et le ventre d'un garçon. En tout cas, il n'a rien fait pour empêcher les autres. Il est détenu dans une cellule du poste de Station City, et c'est Sven, et pas elle, qui, dans à peu près une demi-heure, va venir le chercher. Ce ne sera pas elle qui aura la première possibilité de lui demander ce qui lui passe par la tête. 

Evidemment, ce sera Sven. Cependant, lui posera-t-il même la question ? Avant tout, il aura sans doute de la peine pour Jonas, qui a été enfermé plusieurs heures dans une cellule minuscule qui sent le vomi. Dans plusieurs jours, il se mettra, peut-être, à creuser et à chercher ce qui a conduit Jonas dans un si mauvais pas. Ce qui l'a poussé à décocher des coups de pied dans la tête et dans le ventre d'un garçon à terre. Ce n'est pas la première fois que Jonas à affaire à la police, mais, là, cela marque ses débuts comme agresseur. Pourtant, Ingrid devine que c'est à elle de manifester une colère que Sven et Anders ne manqueront pas de considérer comme digne de l'Ancien Testament et parfaitement contre-productive. Cela l'exaspère d'autant plus, et sa mauvaise conscience tourne d'autant plus à plein régime. 

Morten la dévisage de ses jolis yeux. Il fait partie de ces jeunes requins des écoles de commerce capables de vendre n'importe quoi et qui sont toujours les premiers à suivre les dernières tendances en matière de lunettes, pour que l'on ne croie pas qu'ils n'ouvrent jamais un livre. Il est grand, gentil et il inspire la confiance comme un gros nounours que l'on a gagné à la tombola, elle est sur le point de lui demander un câlin, mais elle se reprend. Elle soutient son regard tout en lui disant qu'elle est obligée de rentrer immédiatement. Il ne la lâche pas des yeux jusqu'à ce qu'il finisse par comprendre qu'elle n'a pas l'intention de donner des explications. Que veut-elle qu'il dise ? Elle jette un coup d'oeil alentour dans le hall où les clients de l'hôtel parlent toutes les langues dans les fauteuils et les coins canapés. "Tu n'as qu'à dire que quelqu'un de ma famille est tombé malade subitement." 

Elle est soulagée de voir le dos de son manteau passer les portes à tambour mais, lorsqu'elle se retourne et regagne l'ascenseur, la situation lui apparaît encore plus urgente et fâcheuse. Son impuissance, aussi. En fait, elle sait fort bien que cela ne changera pas grand-chose si elle prend l'avion pour Copenhague ce soir ou si elle rentre avec Morten demain après-midi, comme prévu. Une demi-journée de plus ou de moins ne fera aucune différence, elle ne peut rien non plus. Ce constat froid l'éveille soudain. Elle a l'impression qu'il lui a fallu une demi-heure pour saisir vraiment la teneur de sa conversation avec le policier du poste de Station City. Comme si son contenu lui apparaissait seulement au moment où elle comprend que cela fait longtemps, honteusement longtemps, qu'elle n'a plus d'influence sur son fils. 

Il s'agit d'autant plus de se dépêcher, et les tâches se présentent à elle dans leur suite raisonnable et active. Téléphoner à SAS et réserver une place sur le vol de la soirée. Faire les bagages, appeler Sven dans le taxi en route vers Arlanda, peut-être avoir Jonas au bout du fil. Mais peut-être devrait-elle attendre de l'avoir en face d'elle. Elle le voit déjà en train de baisser les yeux, de se mordiller la lèvre avec un air renfrogné et renfermé. Comme si c'était un outrage à son égard, et non à celui de sa victime, s'il a été pris sur le fait dans la position de l'agresseur. 

Ils auraient pu blesser le garçon, en faire un invalide. Certes, ce n'est pas arrivé, mais cela aurait pu. D'avance, elle est énervée par la volonté d'apaisement pragmatique de Sven et d'Anders. Enfin, quoi, il ne s'est rien passé de grave. Une fois qu'ils auront reconnu le sérieux de l'acte, elle se retrouvera toute seule avec son "aurait pu", son hypothétique garçon en fauteuil roulant. En plus, un immigré. Elle rougit dans l'ascenseur, même si, cette fois-ci, elle est seule dans la cloche d'acier brossé qui bouge de manière tellement imperceptible que l'on ignore s'il monte ou s'il descend. 

La honte. Pourquoi est-elle tellement sûre qu'elle sera seule à l'éprouver ? Aux yeux de Jonas, ce sera la faute du garçon étranger, il les aura provoqués à donner des coups, quant à Sven et Anders, tout à leur compréhension, le contenu moral de l'événement aura du mal à dépasser leur amour et leur pardon sans limites. Aime-t-elle Jonas moins qu'eux ? Elle a toujours eu peur de ne pas aimer assez. Une crainte étonnante, car peut-on être obligé d'aimer ? Si l'on est Ingrid Dreyer, oui. On respire, on est saisi par un sentiment spontané et incompréhensible d'être toujours en arrière par rapport à la vie, un sentiment profondément ancré, un sentiment démodé d'être toujours à blâmer.  

Mais de qui le tient-elle ? Pas de ses parents, ce serait faux de le dire. Si Berthe lui a transmis autre chose qu'une peau faiblement pigmentée et sa tendance à une fougue intempestive, ce n'est pas en tout cas quelque chose d'aussi anachronique qu'un esprit de devoir. Au contraire, sa mère a passé les premières soixante-huit années de sa vie en tant qu'enfant trouvé de la liberté, un enfant un peu négligé et teigneux, et elle ne s'est jamais sentie obligée à rien, si ce n'est à faire comme si elle savait ce qu'elle voulait. Et son père ? Tout à son bel esprit chatoyant, Norman Dreyer, l'homme de lettres, se sentait dégagé de la moindre obligation. Dans son monde, les chemises n'exigeaient pas de repassage, car il était libre de les repasser lui-même. En fin de compte, c'est un mystère pour Ingrid de saisir pourquoi, derrière une façade moderne et émancipée, elle prend les choses aussi à coeur. Personne ne l'a jamais forcée à rien. Si seulement ils l'avaient fait. 

Tout a été de son ressort, y compris tirer les conclusions morales. Et c'est encore le cas ce soir, où il lui importe de rentrer à Copenhague le plus rapidement possible. Cela est laissé à son appréciation, bien sûr, mais surtout à ce sentiment croissant qu'elle tente, en retard, de faire justice à quelque chose qui lui échappe. Quelque chose d'invisible, de ténu, de fragile, quelque chose qui, malheureusement, ne peut se dissimuler derrière le corridor dérobé et lustré de la religion, et qui ne relève pas davantage du civisme ou de l'autorité sanctionnée par l'usage.