chartreuse2Ah, le lago di Como! De la berge, on distinguait la villa Melzi de l'autre côté du lac; au-dessus les bois sacré des "Sfondrata" et le hardi promontoire qui sépare les deux branches du lac, celle de Côme, si voluptueuse, et celle de Lecco, pleine de sévérité: confrontation sublime et gracieuse. Ce lac, libéré des terres closes et cultivées, offre des collines d'inégales hauteurs couvertes d'arbres plantés par le hasard et que la main de l'homme a, malgré tout, tenté de préserver.

Au milieu de ces collines aux formes admirables et se précipitant vers le lac par des pentes si singulières, je ne puis que soupirer d'admiration. Tout y est noble et tendre, tout parle d'amour, rien (ou presque) n'évoque la laideur de nos civilisations.

Les villages situés  à mi-côte sont cachés par de grands cyprès au-dessus desquels s'élève la délicate architecture de leurs clochers. Au centre des bouquets de châtaigniers et de cerisiers sauvages fleurissent des plantes délicates qui semblent plus heureuses là qu'ailleurs. Par-delà, on aperçoit les Alpes, toujours couvertes de neige, et leur austérité sévère rappelle des malheurs de la vie ce qu'il en faut pour accroître la volupté présente.

L'imagination se voit frappée par le son lointain de la cloche de l'"isola di Commenccina" qui, porté par les eaux, prend une teinte de douce mélancolie murmurant : "la vie s'enfuit, ne te montre donc pas si difficile envers le bonheur qui se présente, hâte-toi d'en jouir. "

Le langage des lieux stimulait un cœur d'adolescent. Est-ce donc au milieu de la quarantaine, des tempes grisonnantes et d'un semblant de maturité... que l'enfant et l'homme se seraient réconciliés? Et donc là que le bonheur se serait réfugié?

Tout cela au gré de la prose de Stendhal qui ravissait encore l'endroit de la comédie, de l'itinéraire spirituel, des amours, de la mémoire de ce que Calvino nommait "le plus grand roman du monde", la Chartreuse de Parme. 

Entre Frabrice del Dongo, la Sanseverina et Clélia Conti... la quête d'absolu, cette forme de chasse au bonheur, s'est transformée en plaisir de l'instant, si nécessaire au futur... J'y ai peut-être aussi mieux compris encore ce que soulignait Eliette Abecassis dans son dernier roman "qu'un regard peut donner la vie".

L’histoire ? Difficle à résumer…Fabrice del Dongo, jeune homme ardent et romanesque, grandit près de Milan, au château de Grianta. Il rêve d'une vie partagée entre la gloire et l'amour. Ébloui par le prestige de Napoléon, il rejoint l'armée impériale et assiste à la bataille de Waterloo. Après bien des péripéties, il regagne Milan; mais il est soupçonné de libéralisme traqué par le prince de Parme. Fabrice est sauvé par sa tante, la belle duchesse de Sanseverina, qui éprouve une vive passion pour lui. Elle use de son influence sur le comte Mosca, premier ministre du prince de Parme, et obtient de lui la promesse de pousser le jeune homme vers les dignités ecclésiastiques. Mais les ennemis de Mosca cherchent à l'atteindre en frappant son protégé. Fabrice, attiré dans un piège, est arrêté et emprisonné à la tour Farnèse. Par la fenêtre de la prison, Fabrice aperçoit la fille du gouverneur de la tour, Clélia Conti, et en devient amoureux. La Sanseverina favorise son évasion et fait empoisonner le prince de Parme, dont elle séduit le successeur. Sous le nouveau règne, Fabrice devient un prédicateur à la mode. Il retrouve Clélia et touche au bonheur. Mais un fils, né de leur union, meurt : Clélia ne lui survit pas. Fabrice renonce au monde et se retire à la Chartreuse de Parme.

Quel roman ! Il offre, avec la peinture de la cour de Parme, le spectacle du microcosme politique de l’époque avec ses conflits, ses complots, ses personnages intrigants… Loin d’être monotone, Stendhal démontre une vive sensibilité, une incroyable imagination romanesque et passionnée. Dans un style dépouillé, incisif, parfois agressif, l’auteur exprime à merveille le lyrisme du bonheur. Le roman dégage une psychologie très moderne et Stendhal s’amuse à démonter les rouages du cœur humain. Dictée en 52 jours, « la Chartreuse de Parme » demeure une œuvre résolument contemporaine qui, aujourd’hui encore est considérée comme le roman absolu : celui de l’amour, de la politique, de l’histoire, de la vanité des hommes, de leur grandeur et de leurs bassesses…