polet1Voilà longtemps que j'attendais de rencontrer Grégoire Polet. "Leurs vies éclatantes" son troisième roman m'avait ébloui. Le genre de livre qu'on ne lâche pas et pour lequel on gribouille un tas de notes dans nos calepins. Un roman dont les petites phrases vous accompagnent longtemps. J'avais enchaîné "Madrid ne dort jamais" et "Excusez les fautes du copiste". Chucho, son quatrième opus, explorait une nouvelle voie: après le roman choral, Polet affichait un roman court, vif, dense et tranchant. Une journée dans la vie de Chucho, un gosse des rues de Barcelone, rêvant de New York et de liberté. L'auteur jongle entre plan serré et travelling panorama à la poursuite de ce gamin, fils de prostituée, asservi par un souteneur barbare. Mais l'enfant croise Hans, en route vers la Big Apple . Et s'il partait avec lui ? Une journée entre rêve et triste réalité. Une petite histoire du monde...

Sa plume me séduisait, mais l'homme? Je m'imaginais qu'un auteur qui aime à ce point l'art et la musique devait cacher une vie intérieure riche et intense. Nous avions rendez-vous dans un bar bruxellois au nom bizarre de l'Atlantide. Nous étions en janvier. Il m'attendait, installé à une table, consultant ses courriels sur son Mac. Très rapidement la conversation s'est emballée. Grégoire Polet se révélait passionnant et passionné. Les questions jaillissaient. Les réponses fusaient. De l'émotion aux éclats de rire, de l'Histoire à la philosophie... Les idées se conjugeaient...  

Chucho explore en 24 h les sentiments d'une vie. Vous analysez souvent ce rapport au temps très court. Êtes-vous dans l'urgence d'exister ?

"Je ne supporte pas le temps perdu. Il y a une urgence en moi qui n'a pas éclos. Je recherche un élément que je ne peux définir. Sans doute l'Universel. Écrire des livres contribue certainement à s'en approcher."

Chucho matérialise son rêve d'absolu par une paire de baskets qui va l'accompagner durant tout le livre. Quel est ce rêve ?

"Mon lien avec Chucho est très personnel. Ma première paire de baskets était un cadeau de l'au-delà. Elle m'a été offerte par l'épouse de mon parrain peu après son décès. Cette paire de baskets représente le rêve ultime, celui de l'immortalité."polet2

Vous décrivez le regard de Chucho avec beaucoup d'ambiguïté. Le monde est-il si difficile à regarder ?

"Le monde est à la fois sublime et monstrueux. Être en empathie avec le monde, c'est douloureux. L'aventure de Chucho et de Hans traduit l'histoire générale de la planète. Un petit bonheur peut aussi évoquer un grand malheur ailleurs. Comme l'écho d'une autre réalité..."

Ainsi, vous reliez l'individu à la collectivité !

"Il n'y a pas de je sans tu. Rien n'a de sens sans le partage. L'homme seul n'existe pas et l'égoïsme est une forme d'autodestruction. Aujourd'hui, chacun évolue dans des réseaux. Il faut les humaniser afin qu'ils transcendent une fraternité globale. Je tente de créer des personnages qui vont provoquer chez le lecteur une volonté d'humanisme."

Le roman est parfois violent. Or, vous écrivez : "La haine n'est rien devant un frisson d'espérance pure." Êtes-vous optimiste, fataliste, hyperréaliste ou encore pessimiste ?

"Les quatre, mais pas l'un sans l'autre."

Votre écriture cinématographique est néanmoins empreinte de classicisme. Quelles sont vos influences ?

"Mes références demeurent Balzac pour la grandeur de son œuvre, Goethe pour la profondeur de ses écrits et Verlaine pour la beauté de sa poésie."

Balzac, c'est la comédie humaine et donc une œuvre très construite...

"Il est le premier à avoir considéré que les romans devaient s'articuler entre eux. Modestement, je m'inscris dans cette veine. Il y a donc entre mes livres un lien invisible et tendu. Si chaque roman peut être lu de manière indépendante, il contribue néanmoins à la construction d'une seule œuvre. Mais je n'en suis qu'à la genèse..."

Interview > Didier Debroux

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