sinoué1De Bagdad à Jérusalem, en passant par le Caire, Gilbert Sinoué raconte le Moyen-Orient

Nous nous sommes rencontrés la première fois en 2009, à la sortie d’Erevan. Je ne sais pourquoi, mais très rapidement, il y eu une réelle complicité entre nous. Depuis, nous conversons, nous déjeunons parfois ensemble. Il est devenu un ami… L’homme est d’une culture peu commune, a vécu mille vies, d’une insatiable curiosité, profondément humain et humaniste… Ce matin d’avril, nous nous croisons au bar de l’hôtel Lutetia, pour discuter de ce diptyque « Inch’Allah » qui tend à conter l’histoire du Moyen-Orient. Sa voix est posée, son regard profond… il souligne d’un geste de la main l’importance de l’histoire ; la grande et la petite – arguant que l’une n’est rien sans l’autre…

Sans doute est-ce pour prolonger la pensée de Tocqueville – “Si le passé n’éclaire pas l’avenir, l’esprit marche dans les ténèbres” – que Gilbert Sinoué conte l’Histoire comme Shakespeare voulait faire “face au temps”. Celle, moderne, du Moyen-Orient s’est écrite entre 1916 et le 11 septembre 2001. Une épopée que l’auteur d’Erevanretrace dans une saga, Inch’Allah, dont vient de paraître le premier tome : Le souffle du Jasmin.

Quatre familles  – juive, palestinienne, égyptienne et irakienne – sont au cœur de cette fresque romanesque qui explore une région dont les arcannes se veulent aussi complexes que ses parfums. Ainsi, le Medjdoub trempe sa plume dans l’encre noire du passé pour éclairer notre temps et tenter, comme Julien Green, de “lutter contre le présent pour créer l’avenir.”

Ce roman, vous le portez depuis longtemps…

“Très longtemps ! Mais le besoin de l’écrire est né au soir du 11 septembre 2001. Il me fallait comprendre comment des hommes pouvaient en arriver à de tels actes. J’ai donc remonté le fil de l’Histoire jusqu’en 1916.”

Pourquoi cette année précisément ?

“1916 voit la signature des accords franco-anglais, connus sous le nom de plan Sykes-Picot, par lesquels ces deux nations vont se partager le Moyen et le Proche Orient, créant ainsi une région qui se transformera en réelle poudrière.”

Vous tissez alors le destin de quatre familles à travers le XXe siècle…

“J’ai voulu avant tout narrer l’histoire d’hommes et de femmes qui seront touchés dans leur chair et leur sang par la

politique effroyable menée au Moyen-Orient. À travers elles, le lecteur perçoit les conséquences, dans leur quotidien, des grands événements historiques comme la création de l’État d’Israël en 1948, l’occupation de l’Egypte par les Anglais, l’invasion de l’Irak…”

Né au Caire, avez-vous également été victime de cette politique ?

“Bien entendu ! Lorsque le pays a éclaté, ma famille a été déracinée. Nous étions des chrétiens d’Egypte obligés de quitter notre terre pour s’installer en France. J’ai porté en moi cette déchirure.”

De là votre attachement, depuis Erevan, à témoigner de la douleur des peuples ?

“Je suis un auteur marginal qui ne bâtit pas une œuvre linéaire. Seule l’émotion guide mes choix. Ainsi, l’écrivain peut devenir acteur. En racontant l’Histoire, il se met au service de ceux qui la subissent.”

Votre personnage Jean-François Levent, diplomate français, commente : “Dieu, en créant l’homme, a quelque peu surestimé ses capacités”. Est-ce votre vision ?

“Sans doute ! Levent a lutté, tenté de convaincre. Toutefois, dégoûté par le machiavélisme d’une certaine diplomatie, il a préféré quitter le Quai d’Orsay pour servir sa cause plus noblement. En cela, on se ressemble beaucoup…”

Interview > Didier Debroux