mcEwanDébut d’année 2012 version « waow » : Sur la plage de Chesil de Ian McEwan, acheté il y a quelques mois, sous l’influence hypnotique de Gérard Collard, ce libraire aussi allumé que TC Boyle, chroniqueur affublé d’une incroyable houppette, propriétaire de « La Griffe Noire » (voir lien XXVème heure). Gérard, c’est un ovni. Il parle des livres avec 150 mots de vocabulaire, sait trouver les arguments car il aime réellement les ouvrages et les auteurs qu’il plébiscite (disons-le, il se trompe rarement) ! Bref, à l’écouter, McEwan serait «  THE contemporary english writer ». Le livre avait pourtant traîné dans ma bibliothèque. Presque oublié.  Longtemps je me suis demandé pourquoi et une fois lu, je me suis demandé pourquoi si longtemps ?  Heeuuu, pardon ? Comment ? Hein ? …. Stooooooooooooooop !

Bon, voici donc mes premières heures de 2012 passées sur la côte anglaise, dans une vieille auberge avec deux jeunes mariés (Edward – so British- et Florence), le soir de leur nuit de noces au début des « sixties ». Sur la plage de Chesil, est un roman dense, ciselé: 149 pages, 5 chapitres, 5 actes d’une tragédie, reposant sur une triple et implacable unité, de lieu, de temps et d’action. Un roman sur rien. «Voilà comment on peut changer radicalement le cours d’une vie: en ne faisant rien».

Tout ici se veut d’une simplicité extrême tissée de ces riens qui (dé)construisent une vie. L’intrigue ? Une nuit de noces comme une autre qui soudain bascule, parce que «dans cette salle dallée au plafond alourdi par des poutres apparentes, les problèmes entre Florence et Edward étaient déjà présents dès les premières secondes, dès le premier regard», parce que tout, de petits riens en petits riens, mène inexorablement au drame. Ces petits riens qui séparent Edward et Florence - leur origine sociale, leur goût pour la musique, leur rapport au sexe - et vont devenir des abîmes, des gouffres. Ces mots que l’on a peur de prononcer, ceux que l’on dit trop vite et qu’un «rien» différencie d’autres que l’on aurait pu dire.

McEwan construit l’ensemble de son récit sur ces moments imperceptibles, volatiles, fragiles qui font basculer nos existences. Sur lesquels on s’interrogera le reste de notre vie durant. Il se veut « pointilliste » avançant par petites touches, flashback sur la rencontre, l’enfance, l’éducation, l’environnement social.

Edward et Florence viennent de se dire « oui » lorsque s’ouvre les premières lignes du roman. Ils dînent, face à la plage, peu avant de rejoindre la couche nuptiale. Ces instants cristallisent leurs angoisses, leurs désirs, leurs peurs et frustrations. On est en 62. «Ils étaient jeunes, instruits, tous les deux vierges avant leur nuit de noces, et ils vivaient en des temps où parler de ses problèmes sexuels était manifestement impossible [...]. En apparence, tout leur souriait». Cette innocence pourrait être l’aube d’une vie d’adulte rêvée, mais se révèlera dramatique.

Il y a du Stendhal chez McEwan: dans l’art du «petit fait», dans sa manière, surtout, de mener en diptyque les analyses psychologiques évoquant le Rouge et le Noir  lorsque Julien saisissant la main de Madame de Rênal dans le jardin, Stendhal juxtapose l’exaltation de la jeune femme, son immense trouble intérieur et l’ambition froide de son courtisan. Aucun commentaire de l’auteur, la confrontation des consciences suffit. Ainsi, Ian McEwan oppose les désirs, l’exaltation, l’angoisse d’Edward aux dégoûts et inhibitions de Florence.

Il y a du Stendhal aussi dans la mise en scène du «fiasco», dans ce travail sur ce qu’un déraillement intime dit de deux êtres mais aussi d’une époque, ce «thème mineur au sein d'un motif plus vaste».

Il y a du Stendhal, enfin, dans le style, d’une densité psychologique extrême sous une apparence anodine, dans la manière de mener le suspens d’un récit vers un point d’orgue pourtant déjà annoncé.

Servi par un style, sobre, précis, intense, ce roman est un bijou, une merveille de sensibilité et de profondeur. Obsédant.

 

 

(mediapart)