banks2« C'est pour les mêmes raisons qu'on déteste une personne ou qu'on l'aime. » La voix qui prononce ces mots terrifiants est celle d’une femme, atone, grave - de la rocaille surgie de ses entrailles. Ainsi parle Vanessa Cole, féline héroïne de Russell Banks. Est-ce pour les mêmes raisons qu'on déteste un roman ou qu'on l'aime ? Est-ce pour les mêmes raisons que l'on se laisse séduire ou que l'on refuse l'enchan­tement ? La Réserve subjugue jusqu'à déranger, dérange jusqu'à subjuguer. Se dégage de cette histoire au long cours une sensualité sulfureuse à laquelle ne nous a pas habitués l'écrivain américain. Son phrasé sinueux renoue avec le désespoir latent d'un Francis Scott Fitzgerald et, plus surprenant, avec la bestialité torride d'un Tennessee Williams. Russell Banks brouille les pistes, installe une atmosphère délétère, où rien ne se dit, ou si peu, où tout se joue, corps et âmes.
Banks joue à se surprendre lui-même, à ne pas tomber dans la facilité du remake, du roman à résonan­ce sociétale, change de registre, oublie un temps les gens ordinaires et de s'encanaille du côté de la très haute société américaine des années 30. Une upper class qui a déjà oublié la crise de 1929, et feint d'ignorer qu'en Europe - en Allemagne, en Espagne -se profile la barbarie. L’auteur prend le risque de désorienter ses lecteurs, fidèles accros à ses plus formidables romans, tous regards violents sur le monde, Affliction (1992), De beaux lendemains (1994), Ame­rican Darling (2005), et les embarque dans une fascinante histoire de trahisons - familiales, amoureuses et, en filigrane, politiques. Que raconte La Réserve ? Une love story, un grand amour impossible chez les gens chics ? Une dérive existentialiste ? Trop peu pour lui. Ne serait-ce pas plutôt la mise au jour d'une mascarade forcenée entre nantis, enclins au conservatisme le plus rude, porteurs d'obscurs secrets et coupables d'hypocrisies monstrueuses ? Banks embrase les relations père/mère/fille - la redoutable Vanessa Cole -, et dévoile ce que la lâcheté peut engendrer de folies. La Réserve est un roman d'ombres incendiées, d'ambiguïtés douloureuses, où l'innocence et la perversité se défient dans un combat à mort.
L'environnement grandiose- montagnes et lacs des Adirondacks - respire la pure­té. Dans ce paradis artificiel strictement ré­servé aux gens riches - chalets cossus, vin frais, personnel de maison - on fête, ce 4 juillet 1936, l'Independence Day. Le cé­lèbre docteur Cole et son épouse reçoivent en grande pompe. On trinque, on parle nature, art, on admire la collection d'œuvres de l'hôte, on surveille à la dérobée Vanessa, la fille adoptive de Cole, voluptueuse, sauvage, déjà deux mariages ratés et l'inso­lence de jouer à la femme libre, à la con­quérante. Surgit du ciel, tel un ange, Jor­dan Groves. Il pose son hydravion sur le lac. Tous admirent son arrivée, tous le méprisent. Il est beau (trop ?), affiche des idées et des amitiés de « gauche ». C'est un artiste, un peintre reconnu. Il se dit aventurier, ai­merait bien jouer les Hemingway, ne fait qu'y songer. Soudain, l'air se charge d'électricité. Un cyclone de désir submerge Vanessa et Jordan. Entre eux, c'est attirance/répulsion, amour/haine... « C'est pour les mêmes raisons qu'on déteste une personne ou qu'on l'aime », disait une voix rauque.

banks2On soulignera, une fois de plus chez Banks, l’ambition romanesque qui l’anime. L‘art de cet écrivain consiste en une exceptionnelle maîtrise de la narration. Comme souvent dans la littérature américaine, les personnages trimbalent avec eux une bonne dose de psychoses vertigineuses que seuls les vrais auteurs parviennent à traduire. L’écriture est puissante parsemée de chapitres « flash forward » anticipant la narration. On lit en diptyque, à l’écoute de deux voix qui se chevauchent. Certes, « La réserve » demeure le roman le plus controversé de Banks puisqu’il déstabilise ses lecteurs habituels sortant de son univers « middle class ». Mais certaines scènes demeurent éblouissantes!

 Ce n’est sans doute pas par ce roman qu’il faut découvrir Banks, on choisira sans doute «  De beaux lendemains » ou « Américan Darling », mais il demeure dans tous les cas un excellent cru !