wright2Dans mes pérégrinations au coeur de la littérature américaine, j'avais toujours reporté l'heure d'aborder Richard Wright. Sans doute une certaine réticence face au sujet. Probablement une crainte de ce qu'on pouvait y décrire - une violence raciale brute, sauvage- sans atermoiement de bons sentiments visant à ménager le lecteur. Mais là, j'ai dépassé mes préjugés en poussant la porte de son univers et directement par la face sud, la plus abrupte, sans aspérité: Black Boy. Roman autobiographique sans concession. Un choc! Dès les premières lignes. Phrases travaillées, suffisament pour laisser éclore la violence d'une réalité dérangeante; descriptions au scalpel; et, malgré cela, une certaine poésie de l'enfance.

Il est des textes qui se posent comme aucun autre. Ils ouvrent la voie. Black boy est de ceux-là.

Né en 1908, Richard Wright n'est rien de moins qu'un enfant Noir Américain dans le Sud ségrégationniste et raciste. Certes, il n'est pas un Yasmina Khadra version deep south. La portée purement littéraire de son texte est secondaire. Sa littérature est ailleurs. L'essentiel n'est pas tant dans ses mots que dans ce qu'ils disent. Le fondement réside dans le témoignage. Il grave là où rien n'était. Il dit ce qu’on ne raconte pas. Il est le premier Noir Américain à  écrire la (non)considération des siens.

En 1945, la publication de Black Boy sonne comme une révolution. Un romancier parle de ses frères
noirs et attire sur eux l'intérêt des intellectuels et du public. Des mots donnent vie à cette Histoire détestable, si éloignée de nous, reléguée au manuel scolaire, aux devoirs d'écoliers. Il raconte un quotidien. Il pointe du doigt des fantômes nauséabonds que l'on craint tant de voir ressurgir... 

Il y a d'abord la faim, intérieure, constante, une habitude. Puis la violence. Celle d'un milieu et d'une wrightcondition sociale interdite. Contre le Noir tout est permis, puisque le Noir n'est rien. Lui-même s'estime trop peu. Le Blanc l'a brisé. D'abord donc, la violence familiale, crue, récurrente. Comme une leçon de vie qu'on inculque en prévision d'un lynchage. Et l'autre violence ensuite, la violence blanche. En filigranes d'abord, et omniprésente ensuite à mesure que l'enfant grandit. La violence comme seule réalité.

Richard Wright raconte. Un enfant en décalage avec le monde, en désaccord avec les règles tacitement acceptées par tous. Un enfant dans l'incompréhension et inadapté à sa condition, rétif à la programmation, questionnant la soumission, l'obéissance, les racines du racisme et de la haine. L'injustice économique et sociale, l'oppression spirituelle, morale. L'homme, de sa plume, raconte. Des interrogations partout. Il décortique les mécanismes sociaux, les codes, les lois, la culture noire elle-même si paradoxale. Et, dans les silences, une poésie de l'enfance comme un fil d’Ariane. Une envie de connaissance, l'école et le savoir comme combat. Une vie avec des mots. Une curiosité vivace, profonde, existentielle. Une envie de comprendre. wright4

Il décède en 1960 après avoir quitté les USA et s'être installé à Paris, avoir fait le tour du monde, et ouvert la voie à James Baldwin ou Chester Himes.

De sa plume, il raconte la couleur de la peau comme une malédiction à conjurer. Pas facile, certes. Mais une livre essentiel...