buzzati2Par un dimanche après-midi, Lord Amigon, grand propriétaire foncier à la tête du journal  The Horizon, âgé d'environ soixante ans, rentrait à Londres après un week-end dans son château de Ghaven, quand sa voiture, dans la périphérie ouest de la ville, tomba en panne... Dans sa maison à l'écart de la ville, le substitut du procureur de la République, Giovanni Auer, travaillait un soir au réquisitoire du procès Oleari, se demandant s'il allait ou non requérir la peine de mort, lorsqu'il entendit des bruits dans le salon attenant, vide à cette heure-ci... Alors qu'il filait à toute allure dans sa voiture pour la rejoindre, sur la route tortueuse qui longe le littoral, Antonio Izorni entendit derrière lui un long grincement sinistre. Il tourna la tête sans ralentir...

Dès la première phrase de ce recueil de nouvelles, Dino Buzzati ménage l'art du suspense et invite le lecteur à le suivre, à découvrir des situations, des personnages forcément moins ordinaires qu'ils n'y paraissent a priori. Autant d'invitations à la lecture...buzzati1

Illustre dans son pays, l'Italien Dino Buzzati (1906-1972) se trouve, en "Francophonie", souvent négligé. Grave erreur ! Car il faut lire ce peintre magistral de l'absurde et de l'angoisse existentielle, qui dissimule son désespoir sous le voile raffiné de l'humour. On le constate à nouveau avec ces « Nouvelles oubliées », qui - après la parution de « Nouvelles inquiètes »- complètent l'intégrale Buzzati entreprise par les éditions Robert Laffont.

De Buzzati on ne connaît souvent que le fameux « Désert des Tartares ». Les « Nouvelles oubliées » nous font plonger plus avant dans ce monde clair-obscur, baigné de la lumière blafarde de l'inquiétude, comme une transcription sur le papier des toiles de De Chirico. Dans l'extraordinaire « Monstre », une domestique découvre dans le grenier de la famille bourgeoise chez qui elle travaille « un corps oblong, ressemblant à un gourdin, apparemment sans membre, qui se trouvait comme verticalement blotti dans un coin ; fait d'une chair-mais pouvait-on vraiment parler de chair ?-noirâtre et violette, molle et compacte à la fois, ressemblant à certaines tumeurs » . Kafka n'est pas loin, tout comme dans « Procès pour idolâtrie » qui voit un certain docteur Cammarano traîné en justice pour crime de foi en Dieu.

buzzati3Provocateur, lucide et angoissé, Buzzati confime avec ce recueil sont statut d'auteur indispensable. Statut qu'il confirme encore avec ce roman intitulé "Un amour"  Antonio, un architecte quinquagénaire, s'éprend éperdument de Laïde, une prostituée mineure. Difficile de deviner que cette histoire sentimentale est signée par l'auteur du Désert des Tartares... Publié en 1963, dit bien cependant le talent protéiforme de Dino Buzzati), même si d'aucuns ont perçu dans ce dernier roman du grand écrivain italien des accents autobiographiques. Il se situe à Milan, en 1960, et raconte comment Antonio Dorigo, architecte de 49 ans, s'éprend éperdument d'une jeune putain, Laïde, mineure qui plus est. Habitué aux amours tarifées, le quinquagénaire distingué mais timide est vite intrigué par cette "petite danseuse de la Scala", à la "frimousse pâle" et aux "jambes magnifiques". Aussi secrète qu'effrontée, elle finira par lui faire perdre la raison... Dans un style haletant, Dino Buzzati évoque avec une rare maestria les derniers feux d'une folle passion.