irving1Je l’avais lu à l’adolescence, émerveillé par ce livre fondateur qu’était le « Monde selon Garp ». Ensuite, il m’avait plus ou moins accompagné, plutôt moins que plus d’ailleurs. Sans doute, les rivages de l’innocence s’éloignant peu à peu, n’accordais je plus à Irving l’importance qu’il méritait. Sans doute aussi mes vagabondages et mes voyages littéraires m’entraînaient vers d’autres horizons. Pourtant, quelque 20 années plus tard, il revint à moi par le hasard d’une quête personnelle… une sorte d’apprentissage inversé. Et me voilà (re)confronté à cet étrange cas romanesque que celui de John Irving, qui depuis plus de trente ans semble inlassablement remettre sur le métier un récit d’apprentissage sans cesse réécrit, reconstruit, réinventé. A ces premiers romans, tous fermement ancrés dans l’enfance – tous scrutant le passage de l’enfance à l’âge adulte, du temps de l’innocence à celui de la maturité –, vient s’ajouter « Je te retrouverai », au fil des neuf cents pages duquel l’imagination débordante du romancier trouve toute la place nécessaire à s’épanouir.irving2

« Je te retrouverai », ou l’histoire mouvementée de Jack Burns, l’enfant solitaire méchamment malmené par l’existence, lancé dans la quête éperdue du père prodigue. La tentative de comprendre un homme qu’on n’a pas connu ou si peu ou si mal ; que l’on a haï sans toujours le comprendre.  Un chemin à travers la vie, le temps… Un labyrinthe, une galerie de portraits, de miroirs…. Trop long, trop baroque ? Peut-être ! Les contempteurs du romancier trouveront ici à faire leur miel. Des mêmes arguments, ses admirateurs feront le leur, enchantés, conquis, éblouis par tant d’imagination, tant d’énergie, tant de foi en l’irréductible puissance de l’acte romanesque. En filigrane de ce roman, l’irrémédiable admiration d’Irving pour le Dickens des Grandes Espérances.

Dans la foulée, je n’ai pu résister à la tentation de succomber à son opus «Dernière nuit à Twisted River ». S’il se révèle un conteur hors du commun, il confirme ici son art de la construction romanesque. Oserait-on le terme virtuosité ? Les premières pages sont déroutantes, où diable ce bougre veut-il nous mener avec cette histoire de bûcherons canadiens qui démarre comme un diesel. On croit l’auteur en mal d'ins­piration... Erreur : il joue avec son lecteur, le disperse, pour mieux le surprendre.

irving3Le pitch ?  Dominic  Baciagalupo, dit le Cuistot, a un fils, Danny. Ensemble, ils cuisinent, vivent au milieu des draveurs, qui conduisent les trains de bois sur les rivières périlleuses. Un jour, voyant son père allongé sous une forme énorme et velue, le fils le croit dévoré par un ours, qu'il tue à coups de poêle à frire. En fait, l'ours se révèle une Indienne de 120 kilos, qui cheveauchait amoureusement  le père. Père et fils doivent fuir. Ils errent de ville en ville, changeant d'identité.  Irving se régale, fait des clins d'œil à ses livres précédents, couvre trois générations de l'histoire des Etats-Unis, du Vietnam à Bush Jr.

Son roman est en outre une superbe réflexion sur le métier d’écrivain et sur le rapport insaisissable entre fiction et réalité. Il faut plonger dans ce livre, admirer la danse des élans, écouter les voix de ses personnages incroyables et, de loin, saluer les classiques qu'Irving cite avec une amicale complicité.

« Twisted River » se révèle une errance entre un père et un fils. Une rencontre au-delà du possible entre un homme et sa chair. Un roman de la maturité pour Irving. Une nouvelle avancée sur ce chemin entamé il y a trente ans. Se libère-t-on jamais de l’enfant que l’on a été ? Lui sommes-nous fidèle ? « Twisted River » résonne dans l’œuvre d’Irving, après « Je te retrouverai », comme une réponse baroque à «La lettre au père » de Kafka.