Le second volet des Chroniques du temps qui passe

d'ormesson3Bon, je sais, ceux qui me connaissent un peu diront: "Ohlala, il n'est pas objectif" ou alors  "Comme son ami Jean, il pratique l'art de l'admiration"... Il rajouteront peut-être "à défaut de celui de la contradiction". Oui, j'avoue je préfère admirer que conspuer. C'est tellement facile de dézinguer. Au nom de quoi d'ailleurs? Du bon goût? Mais du quel...? Je parle de ceux que j'aime, ceux qui me touchent, qui ont du talent quoi qu'on en dise... Les autres n'ont pas mon mépris mais mon silence. Question d'élégance sans doute.

Certes, je confesse à d'Ormesson un petit faible qui me fait oublier certains excès... J'acquiesce, tout n'est pas égal. Je lui ai dit. Et il n'avait pas besoin de moi pour ça. Pourtant, nous partageons quelque chose. Ooooh le présompteux que je suis. Un secret nous lie. Jamais Rubens n'en n'est loin. Et d'aussi loin que je me souvienne, je n'ai de lui que des souvenirs heureux..d'ormesson1.

C'est dire si, en cette matinée de novembre, je trépignais au bar de l'hôtel Amigo. Attendant l'instant où Héloïse me guiderait jusqu'à sa chambre pour une nouvelle rencontre. La poursuite d'une conversation entamée... jadis. Chose étrange, elle se déroula sur son lit, allongés côte à côte, évoquant ses chroniques du temps qui passe...

Le regard plongé dans les souvenirs, il contait: “Surtout ne pas vous disperser. Des livres, rien que des livres… Pas de journalisme !”, confessait Paul Morand au jeune homme transi, qui, fort d'un premier opus littéraire, venait prendre conseil auprès du maître.

Des années plus tard, Jean d’Ormesson sourit. Bien entendu, il n’a pas suivi les consignes de l’Homme pressé, préférant se balader au gré du temps entre romans, essais, chroniques, recueils, anthologies,…

En publiant le second volet de ses Chroniques du temps qui passe, étalées sur plus de soixante ans, évoquant tant les écrivains que ses humeurs ou l’Histoire, la grande et la petite, arguant que l’une ne serait rien sans l’autre, l’Immortel fait danser journalisme et littérature, comme un pied de nez aux bien-pensants qui affirment que les deux disciplines ne peuvent se conjuguer.

d'ormesson4Il réunit quelques-uns des milliers d’articles qu’il a écrits, pour Le Monde, Arts, Le Figaro… "Saveur du temps", rejoint l’esprit du journal cher aux auteurs qu’il admire tant, qu’il récite par cœur et sans relâche avec cet émerveillement qui ne cesse de faire briller son regard céruléen.

Le journaliste s’exprime dans l’urgence, il est du côté du temps qui passe alors que l’écrivain est du côté du temps qui dure. En relisant ces chroniques j’ai constaté que, même journaliste, j’avais la vision d’un écrivain tentant de dégager l’essentiel de l’éphémère… oserai-je dire à la manière d’Hérodote ou d’Hugo”, confie-t-il d’un œil réjoui.

Car chez d’Ormesson, ce qui frappe avant tout, c’est son regard : perçant, amusé, qui traduit son plaisir, sa gourmandise, sa délectation à contempler notre univers et ses créatures. “Il faut se gorger de la richesse et de la diversité de l’inépuisable monde, s’étonner du hasard qui nous y jeta et quels que soient les malheurs ou les souffrances qu’on puisse endurer, préférer y avoir vécu que de n’avoir pas existé”, murmure-t-il de sa voix haut perchée.

Conscient comme Julien Gracq “qu’il n’arrive jamais rien aux gens raisonnables”, il remercie Dieu de ne pas l’avoir été et se dit aujourd’hui libre, mélancolique, léger, quelques fois polisson… alors que nous le percevons érudit, disciple de Pascal et de son universalité du savoir, mais défiant Talleyrand qui ne voyait en celui-ci que peu d’utilité, préférant le savoir-faire et le savoir-vivre.d'ormesson2Je déteste le savoir- faire et le savoir-vivre fait partie des convenances agréables. Au-delà on pourrait rajouter le savoir-dire, qui pour moi est aussi insupportable que le savoir-faire, car il permet trop souvent de camoufler l’ignorance et suinte l’esprit courtisan. Donc il reste le savoir et le talent. Je vénère les hommes qui en ont fait preuve.”

Et de talent, il n'en manque pas. Merci, cher Jean, pour ces moments qui flairent tant la XXVèmeheure.

 

Jean d’Ormesson, Saveur du temps, Éditions Héloïse d’Ormesson.