chaon1Jeu de piste autour de trois personnages en quête d'identité.

Lorsqu'il était gosse, Dan Chaon aimait se calfeutrer dans les songes. Il était somnambule, sans doute un peu mythomane et, quand il esquissa ses premières nouvelles, il les plaça d'emblée sous le signe de cette "inquiétante étrangeté" dont parle Freud. Dans les histoires qu'il raconte, on devine également une blessure, un manque, un vide à combler, comme s'il avait perdu une part de lui-même à sa naissance : élevé par des parents adoptifs dans une ferme du Nebraska, il s'est mis à écrire très tôt afin de pallier cette carence affective et de s'inventer des doubles protecteurs. "Ce problème de l'adoption, on le retrouve dans tous mes livres. J'y mets volontiers en scène des êtres qui me ressemblent : ils ont le sentiment que d'autres identités, d'autres possibilités existent et ils s'escriment à les trouver, malgré les obstacles", explique-t-il à l'Express. 

La quête de l'autre demeure l'obsession de Dan Chaon. Mais il aime aussi prêter sa voix à ceux confisqué de parole. "Ce qui m'intéresse", poursuit-il, "c'est d'écrire sur les gens de vingt ou trente ans dont l'avenir est bouché parce qu'ils n'ont pas fait d'études, ou parce que leur communauté ne leur propose rien. Je voudrais montrer que ces gens-là, les ouvriers par exemple, ont une vie spirituelle et émotionnelle bien réelle, souvent intense." 

Entre la réalité et les faux-semblants

Sur ce monde-là, Dan Chaon pose un regard pétri de tendresse dans son premier roman, Le livre dechaon Jonas (traduit en 2006), où il mêle ses tourments personnels à la peinture de l'Amérique provinciale la plus anonyme. Ses héros ? Des êtres dépossédés d'une partie d'eux-mêmes. C'est le cas de Jonas, l'enfant doublement blessé, à cause de la cicatrice qui lui déchire le visage et, surtout, à cause de l'absence de Troy, son frère aîné, que leur mère a abandonné après sa naissance. Qu'est-il devenu ? Pour le savoir, Jonas va partir à la recherche de ce garçon énigmatique qu'il finira par retrouver au fond du Nebraska. Mais a-t-on le droit de débarquer ainsi dans la vie d'un autre, même si cet autre est votre frère ? Voilà la question que pose Dan Chaon, un psychologue subtil qui rêve de transformer les enfants perdus en enfants trouvés, afin de leur offrir un asile consolateur. 

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Dans, Cette vie ou une autre, l'Américain revient à sa vieille hantise : la problématique de l'identité. Tous les personnages de ce livre ont deux - ou plusieurs - visages. Ils portent des masques. Ils ont l'impression de n'être que des simulacres d'eux-mêmes, ou des mirages. Parfois, la schizophrénie les menace. Leurs destins se projettent sur un écran d'illusions, comme des ombres chinoises. Echappés du cabinet fantôme d'un certain Dr Jekyll, ils savent que "je" est toujours "un autre" et leurs confessions semblent sortir d'un conte fantastique. 

Cette vie ou une autre se révèle un vertigineux jeu de piste, où se croisent trois personnages qui - apparemment - ne se connaissent pas, mais dont les existences vont peu à peu s'entremêler. Miles, 31 ans, qui écume le Canada pour retrouver un frère jumeau égaré dans des mondes parallèles, parce que leur père était un magicien-hypnotiseur... Lucy, 18 ans, qui fonce en Maserati vers le Nebraska avec son amant, un type de plus en plus bizarre qui change de nom pour brouiller les cartes... Et le petit Ryan, un gamin du Michigan qui s'aperçoit soudain que sa généalogie n'est pas celle qu'il croyait... Trois êtres confrontés à des mensonges, à des leurres, à des pièges sournois; prisonniers d'un gigantesque trompe-l'oeil où Dan Chaon, le romancier-ventriloque, entraîne ses lecteurs avec une virtuosité éblouissante. Et s'il nous touche tant, c'est parce qu'il va chercher ses histoires dans le chaos de son identité perdue, afin de la reconstruire par le miracle de la littérature. 

 (L'express)