sackville3L'élégance. Ni Lady Slane, l’héroïne octogénaire de "toute passion abolie", ni l’auteur de ce roman publié en 1931 ne pourront s’en départir. Après la mort d’Henry Lyulph Holland, premier comte de Slane, un homme vénérable dont la carrière et la longévité auront suscité l’admiration de tous, enfants et veuve se réunissent. On imagine bien qu’il va être question d’héritage et du sort de la comtesse, des arrangements vont être pris, les descendants Slane veulent décider du sort de leur mère car Grâce à Dieu, Mère n’est pas une de ces femmes de tête. Opinion que tout le monde semble partager.sackville1

Mais qui est Lady Slane ? Cette dame, épouse parfaite, mère irréprochable, s’interroge au moment où elle n’a plus à se conformer à un devoir social. Toute son existence, elle a donné l’impression qu’elle était un prolongement de son mari. Jugement rapide, condescendant d’un entourage et plus globalement d’une société codifiée : On tenait pour acquis le fait qu’elle n’était pas assez cérébrale pour prendre des décisions.

Ce monde chic, dédié aux apparences, Lady Slane va le bouleverser à l’âge de 88 ans. Elle va le faire trembler en douceur. Cet avenir que ses grands enfants considèrent comme une charge, elle le choisira tel qu’il lui plaira. Sans obligation, selon son goût, enfin. Forte de son âge vénérable, Lady Slane s’offre le privilège de choquer ses fils et filles plus conservateurs qu’elle en décidant de finir ses jours dans une maison repérée 30 ans auparavant et qui l’aura toujours fait rêver. Son idéal : une retraite dans ce lieu de charme, modeste, avec seulement quelques vieilles personnes triées sur le volet pour lui tenir compagnie. Plus de discussion inutile mais le plaisir de profiter des heures longues dans son jardin, de jouir d’une vieillesse qui serait un temps absolu, une récompense à une vie de paraître : elle ne désirait plus rien, rien que la paix et la fin de toute cette effervescence. Avoir enfin le droit de rêver lui rappellera ses attentes de jeunesse, ses ambitions secrètes de devenir peintre, laissées en jachère pour se consacrer très jeune au seul emploi [..] permis aux femmes : mariage-et-maternité. C’est alors qu’un visiteur se présente chez elle : Fitz George, millionnaire, un homme que Lady Slane et son mari avait rencontré un demi siècle auparavant, aux Indes. Un amoureux platonique. Le temps de la vieillesse, eût-il aboli les passions, n’en offre pas moins l’occasion d’une belle complicité amoureuse. A celle qui avait sacrifié ses ambitions artistiques pour l’existence conventionnelle, il est enfin donné de vivre un bonheur serein et délicieusement choquant. 

sackville4Dans une prose délicate, proche de Virginia Woolf – dont elle fut une temps la maîtresse -, où la subjectivité filtre le réel et recourt au foisonnement des métaphores, Vita Sackville-West livre un roman foisonnant conjugant la réflexion sur la place des femmes, le bonheur de vieillir, l’esprit excentrique des esthètes, l'ostracisme "so british".

Leonard et Virginia Woolf estimèrent que c’était là le meilleur roman de cet écrivain qui fut aussi poète,
aventureuse, jardinière émérite – elle créa un jardin somptueux à Sissinghurst Castle, son domaine -, une artiste aussi admirable pour ses choix de vie courageux, ses amours mythiques, son sens de l’indépendance, enfin... son élégance, tout simplement.