A ce point occupé par l'Angleterre, ses vieilles duchesses, les amours de Virginia Woolf et de Vita Sackville-West, Bloomsbury, cette aristocratie déclinante et décadente... j'en oubliais qu'à Prague, en 1919, alors qu'il a 36 ans, Kafka entretient avec sa traductrice Milena une folle passion qui se révèlera dans une correpondance d'une rare intensité. Véritable chef-d'oeuvre épistolaire.milena
 
La silhouette de cette femme, Milena Jesenská, « Milena de Prague », « vraiment fabuleusement belle» disait Kafka, qui fut d’abord sa traductrice puis un des grands amours de sa vie, cette silhouette fugitive et fantomatique « Je m'aperçois soudain que je ne puis me rappeler en réalité aucun détail particulier de votre visage. Seulement votre silhouette, vos vêtements, au moment où vous êtes partie entre les tables du café : cela, oui, je me souviens… ».
 
milena1« Milena. Quel nom riche et lourd, presque trop plein pour être soulevé… Sa couleur, sa forme est celle, merveilleuse d’une femme, une femme que l’on transporte dans ses bras en fuyant le monde ou en fuyant l’incendie, je ne sais pas lequel des deux, et elle se presse dans vos bras avec confiance et enthousiasme, le nom semble vous échapper en bondissant ou n’est-ce que l’impression que vous cause le saut de joie que vous faites avec votre charge ?… ».
 
« L’éclat de vos yeux supprime la souffrance du monde » lui écrit-il le 3 juin 1920 
 
Quel bonheur que ses lettres et quelle impudeur de plonger ainsi dans les sentiments et tourments de milena2son auteur. Mais Kafka y explore tous les aspects de l'amour: de la lumière aux ténèbres, de l'envie à l'absence, de la passion à la séparation...  et construit sur ces vides et ces souffrances un somptueux édifice littéraire. Un espace aux dimensions mêmes du monde : « ou le monde est bien petit, ou nous sommes gigantesques, en tout cas, nous le remplissons ». Quelle déclaration!
 
"Lettres à Milena" demeure, malgré sa forme, un grand, un très grand roman d'amour. Celui d'une passion d'un instant qui tient en quelques mois. Dévorante, pleine de félicité, de violence aussi.
 
J'y ai trouvé un écho à mes dialogues du Lac de Côme et peut-être à quelques-unes de mes interrogations soulignées au gré de mes lectures...