germain1Silhouette d'elfe, fin visage triangulaire dévoré par un immense regard d'eau claire, Sylvie Germain semble sortie d'un de ces récits fabuleux dont elle a le secret. Sous ses allures d'éternelle enfant, Elle cache une puissance créatrice d'une grande maturité.

Les nombreux ouvrages que cette travailleuse acharnée compte à son actif constituent une oeuvre impressionnante de force et de cohérence, traversée par une question centrale: l'énigme du mal, qu'il s'agisse des horreurs de la guerre d'Algérie dans "Le livre des nuits" ou des crimes commis sur les enfants à travers "L'enfant méduse". Chez elle, imaginaire et mysticisme se rejoignent constamment. D'où cet étrange univers, mi-concret, mi-sacré, dans lequel la dimension métaphysique côtoie le lyrisme le plus sensuel tandis que les emprunts à la Bible sont habilement transposés dans le monde d'aujourd'hui. 

«La Pleurante des rues de Prague» est un personnage mystérieux qui déambule, de loin en loin, dansgermain cette ville chargée d'Histoire. Elle est une apparition gigantesque et claudiquante, mais légère et presque silencieuse, habitée seulement de pleurs intérieurs qui semblent couler en elle et qu'il est difficile d'attribuer à une personne précise.

Car cette «Pleurante» est la mémoire de la ville, - la mémoire côté ombre, celle des pauvres et des petits, de ceux et de celles dont l'Histoire ne retient pas les noms et oublie les souffrances. Elle est la mémoire dénuée de toute gloire, celle qu'on n'écrit pas, qu'on n'illustre ni ne chante ni ne dore à l'or étincelant des mythes et des légendes.

Chargée de toutes les images revenues de loin,  cette apparition qui douze fois croise le chemin de la narratrice n'en finit pas de marcher sans avancer, de soulever le vent de l'encre qui en même temps l'éveille.

La géante, au pied clochant, porteuse de visions, écho d’une identité, des douleurs, apparaît mystérieusement dans les rues de Prague. Elle est le temps, la mémoire de la ville. Elle recèle la mémoire des victimes inconnues,  de nos proches et lointains disparus. Elle porte la révolte, les larmes des vivants et des morts.

germain2Quand elle apparaît, dans chaque quartier de Prague, elle transcende l’instant présent, le met en suspens. Elle fait resurgir le passé, l’invisible dans le visible. Elle relie les vivants et les morts. Elle apaise la douleur des humains. Elle est faite «de  larmes». Elle se veut «plurielle, sans visage». Elle se fait hasard, chance, poésie, pitié, beauté. Elle ne s’arrête jamais.

Cette inconnue va partout, s'introduit où elle veut, traverse les murs aussi aisément que les troncs d'arbres ou les piles de ponts. Elle avance droit devant elle, sans jamais reculer. Elle marche sans jamais se retourner. Elle va son chemin, mais nul ne saurait dire où mène son chemin, ce qui rythme sa marche. Ses déambulations dans Prague semblent mues par de secrètes urgences.  Qui est-elle ? Si ce n'est l'illusion de la douleur...