daudet1En rangeant ma bibliothèque qui croulait sous les piles de livres "à lire d'urgence", "en attente", ou "à oublier"... j'ai remis la main sur "Le petit Chose" de Daudet. Un vive émotion s'est emparée de moi au simple touché de l'ouvrage conjuguée aux réminiscences de mes 15 ans, dans un petit village brabançon qui, à l'époque, n'était pas encore devenu un dortoir chic de la Capitale. Je me souviens de cette après-midi sous le saule, le roman entre les mains, partageant avec effervescence l'apprentissage de Daniel Eyssette... 

Ah, ce premier roman de Daudet, l'histoire d'un enfant du XIXe siècle qui découvre cruellement la vie... Il méritait qu'on le sorte de l'oubli dans lequel il est tombé aujourd'hui.

Daniel Eyssette c'est bien lui en effet ce "petit chose" d'abord élève méprisé dont on ne sait même pas le nom, puis jeune pion exerçant son dur métier au fond d'une province hostile, séparé des siens, en butte aux insultes des petits cévenols. Il est fils de pauvre et le seul de la classe à porter une blouse. Son professeur lui parlait toujours « du bout des lèvres, d'un air méprisant » sans l'appeler par son nom : « Hé ! vous là-bas, le Petit Chose », comme il aurait pu dire le petit machin, le petit truc.

A sa façon, c'est un roman d'apprentissage. La recherche d'un jeune garçon mal dans sa vie, dansdaudet peau, de valeurs auxquelles se raccrocher, amour ou argent. On accompagne Daniel au moment de son passage d'une adolescence inquiète à l'âge adulte. Au cours du roman, Il ne cesse d'apprendre mais n'en tire que peu de conséquences positives. Pas de volonté de lutter chez le petit Chose, même maladroite.

A l'inverse de Frédéric Moreau, héros de L'Education sentimentale, dont l'écriture est à peu près concomitante, qui cherche à conquérir Paris et une femme mariée; Daniel Eyssette ne va à Paris que par curiosité et tenté de comprendre... laissant au roman une fin ambigüe entre une réussite matérielle et une incapacité à sortir de l'adolescence.

Daudet se présente en avant-gardiste de la littérature innovant sur le terrain des émotions et créant un nouveau phénomène : l'enfant en littérature. Au XIXème siècle, l'enfant est une réalité sociale à inventer. Chez les Anglais, il y a bien David Copperfield ; mais le roman de Dickens n'est lu par Daudet qu'après l'écriture du Petit Chose, et il lui inspirera Jack. Dix ans après son premier roman sur l'enfance, Jules Vallès publie L'Enfant, qui marquera la littérature et initiera les auteurs au thème de l'enfance et des souvenirs. Mais Daudet est bien celui qui lança cette nouvelle littérature plus riche en émotions.

daudet2Au-delà, il devance Rostand lorsqu'au collège de Sarlande, le petit Chose apprend cruellement la vie. Surtout avec l'ignoble maître d'armes, Roger, qui lui fait écrire des lettres d'amour à la femme de chambre de la sous-préfète, ce qui fait chasser ignominieusement Daniel.

Quelque 30 ans avant Cyrano de Bergerac, Daudet place son petit Chose dans l'attitude de Cyrano écrivant pour le beau Christian les lettres d'amour destinées à Roxanne. Motif de renvoi et non d'un drame amoureux tragique, Daniel est lui victime de sa naïveté et de sa faiblesse physique, non de sa laideur.

"Le petit Chose" est un roman brillant, d'une lecture gourmande, d'une émotion à fleur de peau. Oeuvre touchante, chef-d’œuvre d'observation et de poésie, je l'ai relu avec autant de passion. A découvrir ou (re)découvrir d'urgence!