Scmitt1« Je crois irrémédiablement en l’Homme ! »

Eric-Emmanuel Schmitt explore dans son dernier roman* le Confucianisme. Pour nous, il tisse des liens afin de comprendre le présent et éclairer l’avenir…

Confortablement installé dans un canapé clair, au premier étage d’une élégante demeure bruxelloise qui abrite ses bureaux, l’homme se veut sage, calme et serein. Les parfums ambrés, la décoration sobre, épurée, concentrée sur les sens et l’essentiel, reflète le raffinement du maître des lieux. Philosophe, dramaturge, romancier, comédien, cinéaste, musicien… Eric-Emmanuel Schmitt, en esthète accompli, s’admet volontiers multiple comme la vie qu’il ne conçoit que plurielle.

Fidèle à Confucius, dont il égrène la philosophie dans son dernier ouvrage, l’écrivain nous rencontre mû par l’idée qu’ « il faut se garder de trois fautes : parler sans y être invité, ce qui est impertinence ; ne pas parler quand on y est invité, ce qui est de la dissimulation ; parler sans observer les réactions de l'autre, ce qui est de l'aveuglement ».

Tout au plaisir de la conversation, l’auteur choisit ses mots, souligne sa phrase d'un trait de la main, réfléchit, demeure suspendu, reformule. Il se révèle parfois timide, souvent fragile. Marqué de l’empreinte de Rousseau, il lui concède que « parmi ceux qui se piquent le plus de connaître les hommes, chacun ne connaît guère que soi-même ».

Avec humilité, il évoque son dernier ouvrage « Les dix enfants que madame Ming n’a jamais eus »schmitt2 qui conte l’histoire d’une Chinoise régnant sur un empire, celui des toilettes d’un grand hôtel de la province de Guangdong. Là où se situent toutes les fabriques de jouets. Elle y croisera un homme de commerce en visite régulière chez ses fournisseurs. En discutant avec elle, il découvrira un personnage baroque, une femme intelligente qui lui confie avoir eu dix enfants. Révélation incroyable dans un pays qui, par la loi, sacrifie la tradition familiale sur l’autel de l’enfant unique.

S’engage un dialogue, une découverte de l’autre et de… soi ! Le narrateur va se montrer fasciné par les récits de Madame Ming. Elle évoque ses enfants et, au fur et à mesure, s’installe entre eux un jeu de miroir, l’un reflétant les secrets de l’autre. On y découvre une réalité qui n’est pas l’unique espace temporel de nos existences, entre matérialité et imaginaire.

Pourquoi avoir choisi la Chine pour situer ce nouveau chapitre de votre cycle de l’invisible?

« La Chine est autant un secret qu’un pays. Un secret et un mystère. Madame Ming parle avec une grande sagesse, qui est celle de Confucius. Si l’Europe garde la mémoire des pierres, la Chine conserve celle de l’esprit ».

Est-ce à dire qu’on visite les églises mais qu’on ne les fréquente plus ?

« Nous avons des cathédrales au cœur de nos villes mais nous oublions le christianisme. Nous avons des théâtres romains, mais qui se souvient des fondements de cette civilisation… »

La Chine cultive donc ses sages…

« Tout à fait ! Il y a 2500 ans, Confucius expliquait comment appréhender la vie, l’existence, l’importance de l’harmonie. Sa parole se transmet de génération en génération et, surtout, elle résiste à tous les régimes politiques et même au mercantilisme d’aujourd’hui».

Vous écrivez « La poursuite du profit organisait la cité », n’est-ce pas une définition de notre société actuelle ?

«Nous vivons dans un monde qui  manque de gratuité, d’inutilité, d’espaces qui  n’ont d’autre but que d’exister par eux-mêmes. La rationalité économique dévore tant l’espace physique que celui de nos esprits. Elle conditionne également les rapports sociaux et humains. L’homme a besoin de champs vierges qui raconteraient une autre histoire que celle du profit et de la croissance ».

Profit et croissance se révèlent donc néfaste au genre humain…

« Je n’ai rien contre ces notions purement économiques qui relèvent également du politique et de l’ambition. Je  ne condamne pas la recherche du profit pour autant qu’elle ne devienne la valeur première de l’homme, un but unique et ultime».

Votre héroïne, Madame Ming, confesse : « Les arbres sont le contraire des hommes. A mesure qu’ils s’élèvent, ils cherchent le ciel ». L’Homme ne privilégie-t-il pas la reconnaissance à la connaissance ?

« La reconnaissance concerne soi-même. La connaissance concerne les autres. Chercher la reconnaissance est un sentiment profondément humain qui engendre une aspiration purement égoïste où les autres n’ont d’autre rôle que d’encadrer notre personne. Ils sont l’écrin, nous sommes le bijou. A contrario, cet appel narcissique et puéril, peut aussi se révéler un incroyable moteur permettant aux Hommes d’être créatifs, forts, opiniâtres, tenaces et donc un générateur de qualités. Personnellement, je crois au salut par la connaissance ; à savoir : le désir d’aller vers l’autre, de le comprendre, de saisir son point de vue et sa vision du monde.».

N’est-ce pas un credo qui répond à l’air du temps?

«Certes, non ! Ce serait  alors trahir ce en quoi je crois fondamentalement.  La connaissance engendre tant le salut individuel que social. Nous naissons dans des sociétés plurielles où se côtoient et se conjuguent diverses religions, diverses spiritualités, de multiples façons de vivre… Notre société n’est plus homogène mais hétérogène. Nous sommes sur un drap qui n’est autre qu’un manteau d’Arlequin. »

schmittAlors, comment vivre ensemble ?

« En allant à la découverte de nos différences et, parfois, en admettant que celles-ci sont infimes. C’est tout le but de mon travail ! Comprendre et, au-delà, trouver l’universel ! Ce socle commun à tous les Hommes qui nous rend frères. Je tente d’apporter des éléments qui permettront à une personne de se reconnaître dans une autre même si le temps et l’espace les séparent ».

Donc, dans une réalité philosophique…

« Nous sommes tous plus grands que nous le croyons et la connaissance conduit à la sagesse donc à la liberté. Le travail dépourvu de but égoïste purifie l’esprit et les devoirs sont des occasions offertes à l’Homme de se dépouiller de son individualité propre et de tendre vers le moi universel ».

Mais, la société actuelle le permet-elle ?

« Tout existe pour y arriver : l’accès à l’information, les médias, internet, la facilité de voyager… Or, étonnement, une peur saisit l’Occident qui engendre des réactions de replis, de rétractions. »

Pour quelles raisons ?

«La crainte ! Ce n’est pas l’avenir qui est dangereux, mais la peur que nous en avons ».

« Apprendre sans réfléchir est inutile. Réfléchir sans apprendre est dangereux ». Au regard des dernières crises, cette pensée de Confucius n’est-elle pas d’une incroyable actualité ?

 « Il y a 2500 ans, Confucius nous donnait une leçon de politique et de gestion du pouvoir. En effet, lors des crises de 2008 et de 2011, nombre d’intellectuels ont vu les signes d’un changement possible, la sortie d’un monde sans régulation… Malheureusement, aucun homme politique n’a saisi cette opportunité. D’ailleurs Confucius disait : « Qui ne se préoccupe pas de l'avenir lointain, se condamne aux soucis immédiats ». Sans doute nos politiciens évoluent-ils trop dans le quotidien… ».

A votre avis pourquoi ?

« Aucun politicien n’œuvre pour l’intérêt général. Ils représentent des communautés. C’est entre-autre le problème de l’Europe. Voilà une source d’inquiétude pour la démocratie ! Nous avons manqué ces grands moments historiques, faute d’une personne qui pouvait incarner ce combat ».

Interview réalisée par Didier Debroux

Finance Business Journal

*Eric-Emmanuel Schmitt, Les dix enfants que madame Ming n’a jamais eus, Editions Albin Michel