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"Trêve d'ironie! Je sens qu'il vient de se produire autour de nous un événement grave. Je ne sais ni où il a éclaté, ni quand il a commencé, ni combien il va durer. Mais je sens qu'il existe. Nous sommes pris dans la tourmente et la tourmente nous déchirera la chair, nous brisera les os, l'un après l'autre. Je pressens cet événement comme seuls peuvent le faire les rats lorsqu'ils abandonnent précipitamment un bateau qui va couler; avec la seule différence que moi je n'ai plus où m'enfuir. Il n'y aura pour nous de refuge nulle part au monde.",Virgil Gheorghiu , La 25 ème heure. 

Voilà, c'est fait! après plusieurs mois d'hésitation - je ne sais pourquoi d'ailleurs - je commente enfin ce livre incroyable "La 25ème heure". Je l'ai découvert par hasard chez l'unique bouquiniste du petit village de Zutphen, proche de Deventer, Pays-Bas, où je vivais depuis quelques mois sous prétexte d'apprendre une langue, le neerlandais, mais dans la volonté inconsciente de fuir une vie bruxelloise trop bien organisée... C'était il y a presque 25 ans.

Zutphen fut un choc: l'intégration dans une famille étonnament généreuse, malgré son austérité toute protestante; la découverte des arts; la rencontre avec une campagne somptueuse bordée de canaux; un voisin agriculteur qui labourait son champ encore et toujours à l'aide de son cheval de trait - une bête aux muscles puissants qui le rendait bien courtaud derrière sa herse-...

J'achetais ce livre pour une raison simple: il était le seul de la boutique en français. Ce fut là aussi une nouvelle trouvaille: l'attachement à sa langue lorsque qu'on est loin de tout et de ses repères.

Ah, La 25ème heure, l'histoire en 1939, dans un village roumain, d'un homme, Iohann Moritz, dénoncé comme étant

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juif alors qu'il ne l'est pas, par le chef de la police locale qui convoite sa femme. Moritz est alors envoyé en camp de travail. Sa femme Suzanna est contrainte de demander le divorce pour conserver de quoi élever ses fils. S'évadant avec d'autres détenus juifs vers la Hongrie, pays "où la vie est moins dure pour les Juifs", il est pris pour un espion roumain. Torturé, il est ensuite envoyé comme travailleur "hongrois" "volontaire" en Allemagne. Il est sorti du rang par un médecin SS, comme spécimen exceptionnel de pureté de la famille héroïque, lointaine lignée aryenne. Il finit la guerre comme SS et se laisse épouser par une Allemande, avant d'aider des prisonniers (dont un Français) à échapper à leurs geôliers et leur permettre ainsi de rejoindre les Américains. Le considérant alors comme ressortissant d'une nation ennemie, ceux-ci l'internent une fois de plus comme prisonnier de guerre. Iohann Moritz est libéré en 1949, soit dix ans après être entré dans le système des camps.

Ce roman est une remise en question radicale de l'homme du XXe siècle, de son indifférence à autrui, de sa cruauté: "Les hommes peuvent dompter toutes les bêtes sauvages. Mais, depuis quelque temps, une nouvelle espèce d'animal est apparue sur la surface du globe. Cette espèce a un nom: les Citoyens. Ils ne vivent ni dans les bois ni dans la jungle,mais dans des bureaux . Ils sont nés du croisement de l'homme avec les machines. C'est une espèce bâtarde. La race la plus puissante actuellement sur toute la surface de la terre. Leur regard ressemble à celui des hommes, et souvent, on risque même de les confondre avec eux. Mais, sitôt après ,on se rend compte qu'ils ne se comportent pas comme des hommes, mais comme des machines. Au lieu de coeurs, ils ont des chronomètres. Leur cerveau est une espèce de machine. Ce ne sont ni des machines ni des hommes. Leurs désirs sont des désirs de bêtes sauvages. Mais ce ne sont pas des bêtes sauvages. Ce sont des citoyens ... Etrange croisement. Ils ont envahi toute la terre."

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Cette épopée effroyable, ce personnage hors du commun, merveilleusement incarné à l'écran par Anthony Quinn, fait partie de moi. Comme peu de livres, il m'a accompagné dans un voyage immobile dont je suis revenu quelque peu transformé. Deux ans après le choc de "Crime et châtiment", je l'ai vécu comme une confrontation à la folie humaine, une critique acèrbe du pouvoir et, paradoxalement, comme un message d'espoir et d'humanisme. Pour Virgil Gheorghiu, la vingt-cinquième heure est «celle qui arrive trop tard»; pour moi elle demeure "cet instant de grâce qui révèle des terres fertiles..."