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Ah, Màrai! Sàndor Màrai! Sans doute l'auteur qui me touche le plus; sachant sussurer à mon âme les mystères qui toujours s'invitent et se réinventent des contours incertains dans chacun de ses personnages.
Le voici à nouveau (Merci Albin Michel) avec "Les Etrangers", un opus qui n'avait pas encore été traduit en français et où le mystère prend les traits d'un jeune Hongrois, docteur en philosophie, dont le nom demeurera inconnu. Etranger à lui-même et aux autres, ce Hongrois de 27 ans vient de passer onze mois à Berlin pour préparer sa thèse de philosophie et, en juin 1926, débarque à Paris avec pour tout capital 140 dollars en poche. Très vite, il se sent rejeté! Son accent, sa pauvreté en font un paria qui pourtant se veut dandy: «Quand un monde craque et se fissure par tous les bouts," ironise l'auteur, il semble aller de soi que l’on doit prendre un soin particulier à choisir la couleur de ses cravates

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Entre sa modeste chambre de l’hôtel Molière et les berges de la Seine, le narrateur déambule, survit grâce à des petits boulot du côté de Billancourt ou des boutiques du Quartier latin. Le soir, il dîne chez Julien pour trois francs, en observant le grouillement de la capitale. Et c’est à Montparnasse qu’il ébauchera d’improbables amitiés avec d’autres déracinés qui lui ressemblent, un Albanais désœuvré, une romancière danoise, un sculpteur venu de nulle part. Tous ces voyageurs sans bagages ont rendez-vous au Dôme, le repaire d’une bohème fauchée.

Il restera deux années en France, entre un Paris désenchanté et une Bretagne idyllique (décrite avec la délicatesse d’un peintre impressionniste) où l'entraîne une femme rencontrée à Montparnasse. Apatride dans ce pays qui le fascine et le maltraite, ce jeune homme cherchera néanmoins à conforter sa condition d'Européen et à appréhender qui il est, ce qu'il aime ou exècre.

Antihéros confronté à ce statut d'exilé, à cette indifférence française, chassé de cette terre d'accueil, Sándor Márai livre ici, comme l'aube d'un nouvel exil intérieur, non seulement un roman prémonitoire  mais l'une de ses œuvres les plus mélancoliques au coeur du Paris insouciant des Années folles.

Comme à chaque fois l'écriture est rare, ciselée, jonglant entre l'intime et l'absolu, toujours au service du récit explorant les arcanes du sentiment, de l'humain,  de ce que Montaigne soulignait d'un trait : "Tout homme porte en lui la forme entière de l’humaine condition. »