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«Quand on est sur le bord de sa tombe, on se retourne pour regarder en arrière, et on se dit : J'ai souffert souvent, je me suis trompé quelques fois : mais j'ai aimé ». Sans doute cette réplique de Musset a-t-elle guidé la plume d’Eric-Emmanuel Schmitt lorsqu’il rédigea les cinq nouvelles qui composent son nouveau recueil « Les deux messieurs de Bruxelles ». Et de l’amour, l’auteur en explore avec brio toutes les arcanes : la volupté, le temps, la passion, la relation amoureuse, filiale, animale, amicale, humaniste… avec en filigrane, la quête des origines, la question de l’identité et celle de l’éternité.  « J’écris des nouvelles pour former un bouquet. Elles ont un thème commun et s’éclairent les unes les autres», confie-t-il. Voilà probablement ce qui le rapproche autant, dans cet opus, de son maître Maupassant… Confidences :

« Les deux messieurs de Bruxelles », est-ce l’amour clandestin ?

« Certes Non ! Bien sûr, deux hommes se marient clandestinement dans l’ombre d’un autre couple à l’abri des piliers de la Cathédrale Sainte Gudule. Mais là n’est que le début de l’histoire car l’ombre et la lumière vont s’inverser, s’entrelacer… »

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Dans « Le chien », la relation d’un maître à son animal de compagnie va choquer la population d’un village. Pourquoi ?

« Le Docteur Heymann se donne la mort trois jours après que son chien fut écrasé. Pourquoi cet homme qui n’a jamais montré de larmes et peu d’empathie en arrive-t-il là ? Sa fille va mener l’enquête, découvrir que son père fut déporté durant la guerre et qu’il doit sa survie à l’amour d’un chien… »

Ce recueil compose une nouvelle ode humaniste…

« L’humain m’émerveille ! Ecrire me permet de sonder l’âme et le cœur des Hommes. Par la plume, j’explore ce labyrinthe qui rend les êtres si complexes. »

En respectant la devise, « Comprendre et ne pas juger » ?

« Absolument. Il y a des histoires terribles dans ce livre. Mais je ne me permets jamais de juger les personnages qui en sont les acteurs. Je tente de m’en approcher,de comprendre les raisons de leurs actes… Ainsi, je m'efforce de réduire la distance qui sous sépare des autres et de mieux appréhender ce qui nous est étranger».

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Pour quelle raison la mort est-elle aussi présente aux côtés de l’amour ?

«Car l’amour est plus fort ! Les composants essentiels de la vie sont l’amour et la mort. L’existence ne peut être pleinement vécue que si l’on sait qu’elle est transitoire et éphémère… La question est : comment la nourrir? Avec l’amour, sous toutes ses formes ».

N’est-ce pas alors un moyen d’échapper à l’inéluctable ? Une sorte de refus de la réalité ?

«La mort est un mystère absolu. Et ainsi doit-elle demeurer. Il n’y a pas de dualité. Toutefois, l’amour permet de rendre le présent intense, de lui donner une forme d’éternité. »

Quelle différence faites-vous entre l’amour et la volupté ?

« De la volupté des débuts, il faut construire dans la durée et créer une appréhension du monde à deux…Je cherche à parler d’un amour lucide qui se révèle plus fort que la sensualité et les difficultés qu’il doit traverser. L’amour est surtout un lien avec le bonheur pas forcément avec le plaisir ! »

Vous écrivez dans vos carnets : «Toute sagesse commence par l’acceptation de la souffrance», faut-il souffrir pour aimer ?

« Le déni de la souffrance est une maladie contemporaine ! Notre civilisation en a évacué la nécessité. Nous n’avons jamais été aussi efficace scientifiquement pour lutter contre la douleur physique. Mais occulter la douleur n’est pas occulter la souffrance, surtout celle dite morale. Les Hommes sont plus que jamais démunis face à celle-ci...»

Et donc plus malheureux qu’autrefois ?

« En quelque sorte ! Etre heureux signifie intégrer la souffrance et le malheur dans le cours de nos jours. »

N’est-ce pas une vision chrétienne de la vie ?

«Effectivement ! Nous sommes en pleine période de déchristianisation. Le christianisme porte un symbole lourd : un homme sur une croix, qui signifie que l’on ne peut passer une vie sans souffrir; fut-ce ton Dieu. Il faut donc trouver le sens de la douleur. C’est ce qui permit à nos ancêtre d’élaborer une conception de la vie optimiste et joyeuse».

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Un monde dominer par la science écarterait-il l’homme du sens du bonheur ?

«Il entretient l’illusion que la douleur n’existe plus et provoque ainsi un rêve d’immortalité. Il crée une perception fausse, notamment le fait que souffrir est une honte. Or, de la souffrance naissent les Hommes et le bonheur».

Il se situe donc dans la lucidité

« Dans la lucidité et le volontarisme… ».