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Il est des rencontres fortuites, imprévues, qui dévoilent une part de nous-même, inattendue, avec le pouvoir de changer le cours d’une existence. Ainsi se déploie le dernier roman de Philippe Besson « De là, on voit la mer ».  Une petite musique de chambre. Sans doute, Philippe Besson est-il aux lettres françaises ce que Philip Glass est, pour partie, à la musique contemporaine : un «glasswork ». Sorte de variation sur les mêmes thèmes où s’entrelacent de manière obsédante solo, duo, trio, quatuor. La partition se veut limpide, faussement translucide, explorant de tierce en quinte, d’allegro en appassionato, l’absence, la solitude, le manque, la culpabilité, la passion…

L’histoire ? Celle de Louise, 40 ans, romancière, mariée, indépendante, légèrement égoïste. Depuis longtemps déjà, elle a pris l’habitude de s’exiler pour écrire ses romans. Nous sommes en septembre, il fait chaud, c’est la fin de l’été. Louise séjourne à Livourne, Toscane maritime, dans une villa avec promontoire. Elle écrit, le temps s’égrène. Elle téléphone à François, son mari. Les conversations sont courtes. Les banalités coutumières, la météo…  Et puis, voilà, elle croise un étudiant, dont la jeunesse et la beauté se révèlent les déclencheurs d’une tentation qu’elle croyait abolie. Sauf que son mari va se rappeler à elle. Et de façon violente. C’est alors l’heure des choix, des bilans, des vérités qui ne peuvent s’éviter... Pourtant, elle préfèrerait esquiver car là est sa liberté. 

L'auteur de "L'Arrière-Saison" se livre au travers des différents protagonistes de cette histoire plurielle. Autrefois, défenseur de la passion mais, comme Zweig, conscient qu'elle n'entraîne que le chaos, il laisse aujourd'hui entrevoir la possibilité d'une île. Et de cette terre fertile, il en sonde les souffrances, les jalousies, les fissures, les espérances. Il confronte la raison de vivre à celle d'écrire, arguant que la plume ne peut se tremper dans le bonheur.

Confidences...

Confortablement installé dans l'ambiance cosy d'un patio, l'homme se révèle souriant, calme, posé. Veston impeccablement coupé, polo sombre, Philippe Besson affiche une élégance "casual chic", cultive une décontraction teintée de sobriété. C'est la fin de l'après-midi, et malgré l'heure du TGV qui se rapproche, l'auteur prend son temps, se dévoile, souligne la phrase d'une geste de la main, consent à la confidence un ton courtois, avec en filigrane, une certaine réserve et une douce séduction...

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Pour vous Philippe Besson, qu'est-ce qu'une "femme sans hésitation"?

"C'est Louise! Une femme qui sait où elle va, qui domine ses sentiments. Elle ne permet pas la contradiction, tranche comme un scalpel..."

Etes-vous un homme sans hésitation?

"Longtemps, je ne l'ai pas été. Pourtant j'ai appliqué comme elle l'idée que s'il fallait choisir entre l'être aimé et l'écriture, je choisirais l'écriture. Quoi qu'il m'en coûte. Mais, souvent j'ai tenté le compromis".

N'est-ce pas justement là, la réussite d'un couple sur le long terme?

"Je ne le pense plus aujourd'ui. Les termes du contrat doivent être clairs. Je suis ce que je suis complètement, fondamentalement. Si tu ne peux m'aimer comme tel, alors mieux vaut ne pas prolonger. Cela évite les fausses pudeurs d'une séduction qui ne dure qu'un temps et ne peut connaître comme seule issue, la séparation".

Louise, ne supporte donc pas le mensonge...

"Par essence, elle l'accepte dans ses romans mais certes pas dans la vie où elle exige l'intelligence et la vérité, la lucidité et la franchise".

Comment une femme qui dirige tant son existence, peut-elle se laisser déborder par une aventure qui, de prime abord, semble sans lendemain?

"Justement, c'est une expérience, une passade. Elle ne choisit pas de franchir le pas. Elle succombe à la tentation sans culpabilité! De son point de vue, l'interdit, la morale... ne font pas partie de cette aventure".

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Ce sont donc les sentiments qui vont s'imposer à elle?

"Pour la première fois, elle affronte une situation inconnue. Alors que la raison lui dicte une conduite sage, elle se laisse emporter vers le désir et l'abandon".

Jusqu'au moment où son mari, la force indirectement à rentrer à Paris...

"Surtout, il l'oblige à se dévoiler, à faire le bilan. Où en sont-ils? Quel avenir? Que privilégier: la confortable harmonie conjugale ou l'aventure? De cette confrontation naît la prise de conscience que cette parenthèse italienne se révèle beaucoup plus importante qu'elle ne le supposait".

Et son mari d'abdiquer. N'est-il pas lui aussi déjà dans l'effritement?

"Certes, non! François a toujours été en retrait de Louise. Il est l'ombre de sa lumière. Encore très amoureux d'elle, il espère sincèrement que cette escapade peut les renforcer".

On en revient au compromis. Faut-il une part d'abnégation de soi pour réussir un couple?

"On peut commettre des actes fous par amour. Il ne faut jamais accepter l'humiliation, la salissure. Ainsi s'inocule, la culpabilité, l'esprit de domination, de revanche, d'assouvissement... autant de sentiments qui annoncent la fin d'une histoire. Loin de la solidifier, elle l'affaiblit".

Sincèrement, pensez-vous que les choix de Louise sont crédibles, fut-ce dans la durée?

"Sincèrement?"

Oui, sincèrement!

"J'aime à le croire..."