chevallier

A peine "La vie tranchée" de Bénédicte des Mazery refermé, je n'ai pu m'empêcher de (re)plonger dans ce roman incroyable et un peu oublié qu'est "La peur" de Gabriel Chevallier. Le Grand roman de 14. Un livre fort, violent emprunt des illusions que nourrissait encore l'auteur en son jeune âge. Un appel... 

Connu essentiellement pour "Clochemerle", Gabriel Chevallier publie La Peur en 1930. Il y invente un narrateur, double de lui-même. Dartemont est un jeune homme prêt à croquer le monde, un innocent qui veut tout connaître, tout prendre, l'amour, l'aventure, les arts, et qui est mobilisé en 1914, direction le front. Chevallier raconte en direct les quatre années de boucherie. Il ne s'épargne rien, ni horribles souvenirs ni mauvaises pensées. Il écrit l'innocence, l'égoïsme, l'humiliation, la chance, la vermine, l'ennui, la honte, la peur. La peur : mot interdit. Un soldat n'a pas peur. Il avance pour l'honneur de la patrie, sinon c'est le peloton.

« La Peur » est ce sentiment que partagent tous les poilus de l’avant, et dont ils n’ont pas le droit de parler à l’arrière. Chevallier se livre à une analyse minutieuse de ses causes et effets, et de son envers, l’héroïsme. Son constat? Loin d’être un sentiment honteux dévolu aux faibles, la peur est une vérité, celle du soldat moderne, et si elle heurte les clichés d’avant-guerre sur la bravoure du fantassin français, c’est parce que ceux-ci relèvent d’une propagande mensongère.

Quant à l’héroïsme, il est, dans la guerre moderne, une valeur désuète et incongrue. Ni le courage ni l’adresse ne sauvent le simple soldat lorsque se déverse sur lui un déluge d’obus. Chevallier conclut, ironique : la seule forme d’héroïsme possible à l’ère des barrages d’artillerie est celle du désespoir, que manifeste Jean Dartemont.

chevallier2

Dans une langue frémissante, tranchante et soyeuse, Gabriel Chevallier appelle à la rébellion et fait de ce roman un pamphlet contre la guerre, toutes les guerres. Sa voix résonne encore aujourd'hui, lorsqu'il écrit il y a 73 ans : « Tu crois pas qu'on nous a bourré le crâne avec la "haine des races" ? » Au-delà d'un témoignage bouleversant ce roman se révèle aussi une oeuvre visionnaire! A ne pas manquer...

Extrait

"Ils nous assaillirent à coups pressés, bien réglés sur nous, ne tombant pas à plus de cinquante mètres. Parfois si près qu'ils nous recouvraient de terre et que nous respirions leur fumée. Les hommes qui riaient ne furent plus qu'un gibier traqué, des animaux sans dignité dont la carcasse n'agissait que par l'instinct. je vis mes camarades pâles, les yeux fous, se bousculer et s'amonceler pour ne pas être frappés seuls, secoués comme des pantins par les sursauts de la peur, étreignant le sol et s'y enfouissant le visage. Les éclatements étaient si continus que leur souffle chaud et âcre éleva la température de cet endroit et que nous transpirions d'une sueur qui se glaçait sur nous, mais nous ne savions plus si ce froid n'était pas de la chaleur. Nos nerfs se contractaient avec des brûlures d'entaille et plus d'un se crut blessé et ressentit, jusqu'au coeur, la déchirure terrible que sa chair imaginait à force de la redouter".