Le cas Eduard Einstein, Laurent Seksik, Flammarion 

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Prêtant sa voix à Eduard, le fils d'Albert Einstein interné dès l'âge de 19 ans en clinique psychiatrique, Laurent Seksik dévoile un drame familial et la part d'ombre d'un savant au coeur des troubles internationaux des années 1930. Le vrai héros n'est pas Albert, mais Eduard qui a des éclairs de lucidité en dépit de sa démence. Parfois même de l'humour. En filigrane, la montée du nazisme, l'arrivée au pouvoir d'Hitler, les discours de haine, l'appel à l'extermination des juifs. Albert, lui, le savant, a fui en Amérique et ne reviendra pas, lorsque les alliés sonnent le glas de cette guerre,  à Zürich voir son fils, taraudé pourtant par le remords. "Revenir à Zurich serait mourir. Voir Eduard serait mourir". 

Une atmosphère oppressante traverse tout le livre avec,en entrelacs, la folie des hommes et les errances d'Eduard qui mourra en 1965 à l'age de 55 ans. L'auteur explore avec finesse les arcanes de cette relation filiale compliquée. Servit par une plume délicate, forte, limpide, "Le cas Eduard Einstein" confirme tout le talent de l'auteur des "Derniers jours de Stefan Zweig"...

Concerto pour la main morte, Olivier Bleys, Albin Michel 

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«La vie n'est qu'un tissu d'à-peu-près, de décisions hâtives, de situations instables sur lesquelles on bâtit pourtant un mur en plâtre qu'un coup de poing peut traverser.» A Mourava, village perdu de Sibérie centrale, le temps n’a pas vraiment d’importance. L hiver approche, la neige commence à tomber. Quelques postes de télévision rattachent les hommes à la réalité du XXIe siècle. Mais personne ne les regardent, leur préférant l’alcool qui fait chanter et aide à oublier. Le seul à refuser les verres de vodka, c’est Vladimir Golovkine, homme des bois et éboueur, qui rêve de prendre un bateau pour Krasnoïarsk, la grande ville en amont du fleuve. Mais il n’a pas d’argent pour s’acheter un billet. Un jour débarque du bateau Colin Cherbaux, accompagné de son piano. Interprète raté, sa main droite refuse de lui obéir dès lors qu’il entame l’exécution du concerto n°2 en do mineur de Rachmaninov, une composition reconnue pour sa difficulté. Une amitié se noue entre les deux hommes. Vladimir, en bon géant, finit par conduire Colin chez Oleg, un ancien astronaute devenu ermite, guérisseur à ses heures et qui pratique l’hypnose... 

Un roman qui baigne dans une sorte de grâce légère. Les personnages agissent selon des choix de vie dont le lecteur ne remet jamais la réalité en question qu’elle soit tragique ou absurde. On croit profondément à cette histoire de vodka, de mystère, de musique, de blessures, de rêves, d’entraide entre les hommes. Un livre jubilatoire qui cultive la joie au détriment de la tristesse...

La vie à côté, Mariapia Veladiano, La Cosmopolite Stock

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Rebecca est laide. Extrêmement laide. Elle vit, avec prudence et en silence, dans une magnifique maison au bord d'un fleuve, aux côtés d'un père, médecin trop absent, et d'une mère qui «a pris le deuil à sa naissance». Rebecca se tient elle aussi hors du monde, enfermée pour ne pas être blessée, élevée par la sainte et tragique servante Maddalena qui la protège. C'est sans compter sur l'impétueuse tante Erminia, qui décide de l'initier au piano, et qui cache pourtant des sentiments moins nobles. Mais Rebecca est douée et va concentrer sa vie entière dans ses mains, parfaites. La rencontre avec la Signora De Lellis, musicienne réputée et détentrice d'un secret de famille, le confirme : une autre vie est possible, un autre langage, une vie à côté.

Avec la légèreté et la férocité d'une fable, "La vie à côté" brosse le portrait d'une famille corrompue par le mensonge et les tabous. Mariapia Veladiano comble le silence et les bruits étouffés en donnant voix à la différence. Un magnifique premier roman!

Transatlantic, Colum McCann, Belfond

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Après "Et que le vaste monde poursuive sa course folle", le grand retour de Colum McCann. S'appuyant sur une construction impressionnante d'ingéniosité et de maîtrise, l'auteur bâtit un pont sur l'Atlantique, entre l'Amérique et l'Irlande, du XIXe siècle à nos jours. Mêlant Histoire et fiction, une fresque vertigineuse, d'une lancinante beauté. 
À Dublin, en 1845, Lily Duggan, jeune domestique de dix-sept ans, croise le regard de Frederick Douglass, le Dark Dandy, l'esclave en fuite, le premier à avoir témoigné de l'horreur absolue dans ses Mémoires. Ce jour-là, Lily comprend qu'elle doit changer de vie et embarque pour le Nouveau Monde, bouleversant ainsi son destin et celui de ses descendantes, sur quatre générations. À Dublin encore, cent cinquante ans plus tard, Hannah, son arrière-petite-fille, tente de puiser dans l'histoire de ses ancêtres la force de survivre à la perte et à la solitude. 

Un roman choral, au coeur de la violence et des vies vécues malgré tout. McCann explore ces écheveaux invisibles qui entremêlent lieux, époques, personnages, et le passé toujours prêt à resurgir.