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*"Vouloir laisser une trace à New York revient à écrire son nom sur de l'eau", martèle un dicton local. Michael Cunningham le sait si bien qu'il a entrepris, précisément pour contrer le destin, d'écrire le grand roman de New York. Le résultat est captivant: Le livre des jours ne se dévore pas mais se déguste à petites lampées. Patiemment. Il faut, pour entrer dans cet étrange ouvrage, se laisser prendre par cette lenteur que la Grosse Pomme ignore depuis toujours. Cunningham a construit son livre comme un antidote à la vitesse de la ville. Et pour tenter de cerner l'âme de la Cité-sans-sommeil, il convoque la figure du père fondateur des lettres new-yorkaises: Walt Whitman. 

Trois époques, trois personnages, trois destins qui se répondent. Cunningham avait déjà utilisé cette trame dans Les heures, brodant sur la vie de Virginia Woolf et de son héroïne Clarissa Dalloway. Ici, le même procédé est à l'?uvre mais de façon radicalement nouvelle. Le livre des jours raconte New York telle qu'auraient pu la voir Charles Dickens, Michael Connelly et Philip K. Dick. 

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Première époque: New York, fin du XIXe siècle. Lucas a treize ans lorsqu'il se fait engager dans une usine du sud de Manhattan, au lendemain de la mort de son frère, Simon, broyé par une machine. Il tente de protéger Catherine, qui porte l'enfant de son frère et dont il est secrètement amoureux. Lucas, dans cet univers de misère, trouve son salut dans la poésie de Walt Whitman, auteur d'un seul livre qu'il réécrivit tout au long de sa vie, Feuilles d'herbe. Whitman nourrissait une philosophie matérialiste, athée et atomiste: on ne meurt jamais, on devient feuille d'herbe, poussière, étoile. Galvanisé par une rencontre impromptue avec le poète au coin de Broadway, le jeune Lucas ira jusqu'à l'automutilation pour défendre ses convictions. 

Deuxième époque: New York, aujourd'hui. Cat, la quarantaine tourmentée, est une flic noire qui a perdu un fils prénommé Lucas. Les attentats du 11 Septembre ont défiguré la ville. Sa topogaphie mais aussi son âme: partout, un peu plus de cynisme, un peu plus de peur, un peu moins d'ironie. La vie de Cat bascule le jour où un gosse se fait exploser à la façon des kamikazes, non loin de Ground Zero, après avoir récité des poésies... de Walt Whitman. Débute une enquête métaphysico-policière où la jeune femme devra jouer les nounous avec le petit frère du gamin terroriste, prêt, lui aussi, à passer à l'acte en récitant des poèmes tirés de Feuilles d'herbe. Quel rapport entre la poésie et le terrorisme? Qui manipule ces enfants destinés à devenir des bombes humaines? 

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Troisième époque: New York, dans cent cinquante ans. Simon est une créature artificielle. Une sorte d'androïde tout droit sorti de Blade Runner, le film tiré de la nouvelle de Philip K. Dick. Manhattan est devenue une gigantesque attraction touristique, un Disneyland standardisé. Simon tapine dans Central Park, transformé en ersatz du vieux New York, mais espère échapper à cet enfer où chacun est fiché, surveillé, fliqué. Il rencontre une Nadienne, sorte de femme-lézard extraterrestre réduite à l'état de baby-sitter pour gosses de riches (prénommés, dans ce monde angoissant, Tomcruise ou Katemoss). Ensemble, Simon et Catareen se lanceront dans une course-poursuite hors des frontières de la ville... Michael Cunningham ne se contente pas, dans ces trois contes surprenants, de donner à ses héros le même prénom, suggérant une réincarnation que Whitman expliquait à longueur de vers. Le secret qui unit ces trois expériences n'est révélé qu'à l'ultime page du Livre des jours, formidable mise en roman d'une ville, Manhattan, et plus particulièrement du Lower East Side, son quartier le plus pauvre. Il se dégage de ce livre une puissance insolite qui place, définitivement, Michael Cunningham parmi les meilleurs scribes de New York, ville insaisissable et fascinante. 

*L'express