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Nous sommes en fin de journée. La clarté du ciel s'éteint lentement au profit d'une ambiance confinée, sorte de flottement entre l'ombre et la lumière. C'est dans cet instant propice aux confidences que nous retrouvons Olivier Bleys pour une conversation, une exploration de son dernier roman "Concerto pour la main morte". L'homme semble calme, posé. Son regard translucide exprime néanmoins une fragilité intérieure, une sorte de friabilité. Sa voix est douce. Il connaît les silences. Lui qui se décrit comme "Un sauvage discipliné" prend confiance, se libère, se livre avec transparence et sincérité. Sans doute pour Olivier Bleys, la douceur de la vie dans sa simplicité la plus pure rappelle qu'il faut profiter d'elle envers et contre tout. Qu'il faut la percevoir comme une alliée et non une rivale. Et, à l'instar d'Alexandre Jollien, "Accepter que nous ne guérirons peut-être jamais de nos carences ni de nos plaies, assumer que les coups du passé peuvent hanter une âme pour nous ouvrir aux dons du jour et, pourquoi pas, les partager. Voilà à peu près tout ce que nous pouvons faire !" Autant d'éléments qui traversent ce roman riche, dense, servit par une plume musicale qui conjugue avec maestria scherzo, allegro, moderato, andante, agitato...  

L'histoire? Celle de Colin Cherbaux, pianiste français, concertiste dont la carrière se veut sur le déclin, qui doit interpréter prochainement une œuvre somptueuse mais difficile, le Concerto n°2 de Rachmaninov. Curieusement, s'il peut tout jouer de son répertoire, cet oeuvre lui résiste. Sa main se crispe inexplicablement lorsqu'il pose les doigts sur le clavier. C'est pourtant sa carrière qui est jeu avec ce concert. Il consulte alors toutes les sommités médicales, sans résultat. Désespéré, il prend la décision extrême de partir au bout du monde, en Sibérie septentrionale, pour un face à face hardi avec son instrument. Isolé au cœur d'un village, le long du fleuve Ienisseï, installé dans une rudimentaire cabane en bois, il va tenter d'affronter la partition et de maîtriser son mal. Là, dans cette région où même le silence est un bien précieux tant le vent, l'hiver, fait craquer la nature, ce Français bon teint va rencontrer Vladimir. Un homme des bois dont le seul rêve est de partir pour s'installer à la ville. Suivant la maxime de Georges Dor "Au-delà de l'extrême tristesse se trouve la joie parfaite"... Colin trouvera des réponses inattendues.

 Ce livre n'est pas tout à fait un roman, plutôt un conte, une fable. Pourquoi cette forme?

 "Je viens essentiellement des livres historiques. Passer au roman contemporain relevait du défi. Surtout, car sa forme est moins cadrée, moins structurée et offre donc plus de liberté. Le conte, la fable présentent eux plus de légèreté".

 L'histoire conte la quête de soi. Cette forme littéraire plus libre, vous a-t-elle aidé à mieux comprendre qui vous étiez ?

 "Oui, certainement. Surtout elle vient en complément d'une aventure: réaliser un tour du monde à pied. Ecrire et marcher sont deux moments favorables à l'introspection. Ainsi, les protagoniste du roman représentent assez bien les deux axes de ma personnalité: d'une part, ce sauvage un peu mystique qui vit les choses simplement au travers des sensations; d'autre part, cet artiste confronté aux doutes, au tourments de la création et de l'interprétation".

Colin n'a pas choisi d'être concertiste, c'est la pression familiale qui l'y a poussé. Est-ce votre cas pour l'écriture?

"Non. Mais on ne choisit pas une vocation. C'est elle qui s'empare de vous. Enfant et adolescent j'ai exploré diverses formes artistiques. Rapidement, c'est la plume qui s'est imposée. Néanmoins, vocation ne signifie pas forcément épanouissement". 

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C'est-à-dire?

"Je ne suis pas un romancier pur. Je veux explorer toutes les formes liées à l'écriture. Ce n'est donc pas une vocation heureuse. Raison pour laquelle souvent je m'échappe".

 Votre pianiste, après des expériences extrêmes, arrive à la joie. Votre objectif?

 "Je ne crois pas! Car, même si je connais des moments de grâce, l'écriture demeure toujours pour moi laborieuse".

 Pourtant, si votre roman aborde des sujets profonds, le style demeure léger, musical...

 "C'est essentiel. Un propos substantiel n'est jamais aussi bien servi que par une forme légère. Pour arriver à ce résultat, la clé demeure un important travail sur le style".

Etes-vous réellement libéré du côté académique?

 "Non! Mais j'en rêve. Le chemin vers la virtuosité pure, cristalline me semble encore long."

Jean d'Ormesson écrit que "Tout le bonheur du monde se trouve dans l'inattendu...", c'est d'ailleurs une évolution inattendue qui va mener Colin vers la joie...

"Tout à fait. Ce sont les péripéties qui construisent l'existence. Celles que l'on attend pas et qui pourtant seront révélatrices de notre destin"

L'inattendu, et c'est également un des thèmes de votre livre, sert aussi à se libérer de la culpabilité et du passé. Est-ce votre recherche personnelle?

"C'est la quête de toute une vie: être soi-même en harmonie avec le passé, le présent, le futur"

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Et donc, se libérer de toute culpabilité même celle issue d'un traumatisme transgénérationnel...

 "C'est une perspective bouddhiste. Je crois en une physique spirituelle des actes que nous commettons. Ce que nous faisons aujourd'hui résonne dans l'éternité et nous reviens toujours, même sous une forme différente".

 Sommes-nous alors maître de notre destin?

 "Non! S'il existe un libre arbitre face à des choix qui peuvent infléchir notre existence, les grandes épreuves de notre vie sont préexistantes à celle-ci. "

 Il n'y a donc pas de hasard, mais d'inéluctables rendez-vous...

 "Absolument!"

Et pour vous, à quel rendez-vous répondait ce livre?

"Celui de l'audace. Celle de l'écriture d'abord, mais également celle des idées exprimées qui ne sont pas toujours conformistes".

Le thème essentiel de votre concerto?

"Affronter la vie avec courage car n’importe quel obstacle peut être surmonté".