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"Au cours des dix dernières années, j’ai eu quarante-deux emplois dans six États différents. J’en ai laissé tomber trente, on m’a viré de neuf, quant aux trois autres, ç’a été un peu confus. C’est parfois difficile de dire exactement ce qui s’est passé, vous savez seulement qu’il vaut mieux ne pas vous représenter le lendemain. Sans m’en rendre compte, je suis devenu un travailleur itinérant, une version moderne du Tom Joad des Raisins de la colère. À deux différences près. Si vous demandiez à Tom Joad de quoi il vivait, il vous répondait : “Je suis ouvrier agricole”. Moi, je n’en sais rien. L’autre différence, c’est que Tom Joad n’avait pas fichu 40 000 dollars en l’air pour obtenir une licence de lettres. Plus je voyage et plus je cherche du travail, plus je me rends compte que je ne suis pas seul. Il y a des milliers de travailleurs itinérants en circulation".

Eblouissant portrait d'une certaine Amérique, celle de ceux d'en bas, celle du "struggle for life", celle du "marche ou crève", des p'tits boulots où l'on sue sang et eau pour quelques dollars. Et c'est un compte rendu plein d'humour de ses expériences que nous livre Iain Levison avec son roman "Tribulations d'un précaire". 

Son diplôme de lettres lui a coûté 40.000 $. Il les a raqués à une université américaine. Et pour ça, il a du emprunter. Il y croyait, avait des rêves, se voyait écrire « le grand roman américain ». Pour payer ses études, il a en plus trimé dur, fait tous les boulots: poissonnier, cuisinier, livreur de fuel, déménageur, serveur... Il est même allé jusqu'en Alaska où, paraît-il, on bosse plus pour gagner plus, cadences infernales à pêcher du poisson, à dormir mouillé, à supporter les brimades de cheffaillons sans foi ni loi. Quand arrive la paye, il y a comme de l'arnaque...

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"Tribulations d'un précaire" est le récit musclé, drôle, énergique, de tous ses petits boulots à deux sous, lot commun d'une masse laborieuse et silencieuse qui vit au jour le jour, traverse les Etats-Unis d'est en ouest, du nord au sud, en quête d'un petit bout d'eldorado - quelques minuscules dollars. Avec le temps Levison est devenu comme tant d'autres un travailleur itinérant, tout droit sorti des Raisins de la colère, une histoire d'antan qui se prolonge... Aujourd'hui encore, il lorgne les petites annonces, se vend au moins sauvage, mouille sa chemise. Il lui faut bien survivre, ne pas céder au blues, croire en la ­dignité, et s'obliger à penser littérature.

Il écrit avec ses tripes une lutte des classes qui a perdu jusqu'à son nom. Il montre plus qu'il ne démontre, se méfie de l'abstraction, fait de l'analyse politique sans langue de bois : il raconte des histoires, des anecdotes - sa vie. Marx n'en croirait pas ses yeux. Levison fait tilt à chaque ­page. Il est un enragé de la narration, un de ces conteurs qui emballent le public, parce qu'il est sans haine et d'une clairvoyance furibonde. 

Le ton est réaliste, cynique, froid, sans effet de style ou de manche. Les raisins, sans la colère, sur le mode du constat. Édifiant. Mais il ne s’agit pas pour Levison de donner des leçons, de récriminer ou de dire une quelconque haine. C’est drôle, hilarant même, rien n’est pris au sérieux, tout tourne à la farce, tragique parfois, absurde souvent... Bref, un régal!