rambaud

Un pur festin! Un régal dont il faut prendre le temps d'une lente délectation...

*Nous sommes en Chine au Ve siècle av. J.-C. Pendant que nous, Européens, en sommes toujours au stade "homme des bois à hache et à barbe", à l'autre bout de la terre, dans le royaume de Song, entre le fleuve Jaune et la rivière Houaï, on se soulage déjà dans la soie. On a le sens de la délicatesse, de la politesse, de la culture et du raffinement. La guerre est un art, le pouvoir et le massacre aussi. Il y a vingt-cinq siècles, Tchouang-tseu, fils du surintendant de l'empereur en charge des présents et des cadeaux (de type "jolies filles invitantes et charitables"), était déjà un renégat. Aujourd'hui, dans notre monde hyper-consommateur, hyper-efficace, hyper-combattant et hyper-globalisé, le bougre serait très probablement enfermé, en cabane ou en HP. Trop libre. Trop loin de la norme. Trop perché. 

Pour Tchouang, tout commença en biais. D'entrée, sa naissance ne respectait pas les règles communes. Pas de cri, pas le moindre bruit échappé de sa petite boîte corporelle, l'âme tankée à l'intérieur. Au moment de la délivrance, c'est le hurlement de sa pauvre mère que l'on entendit aux quatre coins du royaume, morte non pas des douleurs de l'accouchement mais de l'effroi provoqué par la vue de son enfant, "vilain têtard" froissé souriant benoîtement aux poutres laquées du plafond. Depuis quand rit-on en naissant ? Misère. Chez ces gens-là, quand on vient au monde, on ne rit pas, monsieur, on ne rit pas, on pleure. Et ensuite, plus tard, on obéit, on produit, on agit.

Tchouang, lui, fera tout le contraire. Autour de son enfance au palais du duc Wu, et puis de son adolescence, il y aura le bruit, le sang et les larmes. La culture et des délices aussi, des bandits et quelques femmes. Il y aura l'ambition, le pouvoir et "la pratique du monde". Mais il n'y goûtera pas. Libre, affranchi, il refuse tout rite et toute servitude. Une fois devenu grand, de retour d'un long exil provoqué par un coup d'État au palais, il demeure "distinct". Un calme au milieu de l'excitation, un lent au milieu de la précipitation, un immobile au milieu du progrès, de la science, des machines et des croyances, un sage au pays des fous, un maître, un Diogène oriental retranché dans ses forêts intérieures. Sa philosophie, le tao, littéralement "la voie", est un "chemin de sagesse fait de non-agir, de fluidité, de lâcher-prise devant l'inutilité des actes, des gouvernements, des lois et des conventions". Il est seul, à contre-courant, dans le sens inverse de la marche, il s'en fout, c'est le saumon qui remonte la rivière, et Patrick Rambaud  est comme lui. 

rambaud1Loin de ses livres politiques ou "historico-militaro-napoléoniens" mais flirtant toujours avec le pastiche, la parodie, le second degré, ce portrait du philosophe, déguisé en conte ou en fable, est un pur festin. De mots, d'anecdotes et de petites sentences philosophiques - "La laideur de ce monde, voyez-vous, c'est de croire qu'il nous appartient", de finesse et de découverte.

Sous la plume diserte et amusée de Patrick Rambaud, Tchouang devient un être de chair, gourmand, joyeux ou ronchonnant et sa pensée, accessible et limpide

*Le Point