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Les héros de Saul Bellow ne connaissent pas la paix. Ils s’agitent autour des autres ou les autres s’agitent autour d’eux. Une eau-de-vie portée à ébullition. La présence de la folie souffle à l’intérieur de chacune des phrases pour les soulever haut et les laisser retomber aussitôt. Son thème : l’homme et la société. Le grand écrivain américain Saul Bellow (1915-2005) est le peintre agressif de la complaisance des sentiments.

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 *On a accusé le Prix Nobel de littérature 1976 d’être masochiste, conservateur, misogyne. Femmes taillées en pièces, ressassement de la souffrance, valeurs modernes mises au pilori. Seuls restent l’énergie et l’humour. Les hommes de Saul Bellow s’époumonent à force de courir après plusieurs lièvres. C’est drôle à voir : leur constante mauvaise humeur leur sert de fragile planche de salut. Les deux célèbres romans de Saul Bellow, Herzog et La Planète de Mr. Sammler, rendent compte du génie furieux d’un des grands écrivains du XXe siècle.

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Le professeur Moses Herzog, intellectuel juif américain de 47 ans, est en train de perdre pied. Sa seconde épouse est partie avec son meilleur ami. On va le suivre, été 1964, durant cinq jours. Il bouge beaucoup ; il parle beaucoup. Il passe son temps à fulminer et à ruminer. Il tente d’échapper aux crocs de la dépression nerveuse par tous les moyens. Il replonge dans ses souvenirs lointains et envoie des lettres imaginaires au monde entier. Ça tangue et ça tacle. Il fait le bilan. Fils ingrat, mari volage, père absent, citoyen indifférent, ami égoïste.

Herzog (1964) est le roman de la déconstruction et de la rédemption. C’est une oeuvre unique dont les missives furieuses, envoyées à tout-va, sont les morceaux de bravoure d’une histoire en roue libre. Force de la langue, du caractère, de la construction. Tout est savamment exagéré. Moses Herzog est narcissique, emporté, dragueur, cinglé, outrancier, théâtral. Il est désespérément sentimental. Un chaos. Moses Herzog va cesser au bout d’un moment d’écouter les autres – les leçons, les conseils, les règles, les jugements – pour creuser son propre sillon. "Je suis obligé de jouer de l’instrument que j’ai." Son instrument : un débordement. Et de constater qu’il ne pourra jamais atteindre  une quelconque sérénité. Herzog est un hymne à la vitalité.

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L’élégant septuagénaire Arthur Sammler, intellectuel juif polonais anglophile, surprend un pick pocket noir dans le bus newyorkais. Il tente d’alerter la police. Rien n’y fait. C’est la marche normale du monde. La Planète de Mr. Sammler (1969) raconte l’homme dans sa pérennité. Arthur Sammler est à la fois horrifié et fasciné par le Nouveau Monde. Il ne se contente pas d’y vivre ses dernières années, après avoir réchappé – avec un oeil crevé – d’un monceau de corps laissés pour morts par un commando d’extermination allemand, il observe de tout côté son humanisme classique piétiné par la charge de la modernité. Son univers se délite autour de lui. Un ami à l’hôpital ; une fille à la dérive. Et le métro qu’il exècre. Les uns et les autres lui rendent visite : on raconte ses fantasmes sexuels ou on liste ses multiples plaintes. L’exhibitionnisme des corps et des âmes le dégoûtent. La paranoïa envahit son esprit. Qu’est-ce qui fait qu’il tient? Il a connu Cracovie, Londres, la forêt de Zamosc, et maintenant le New York des années 1960. Il a survécu au pire, alors, aujourd’hui, ce n’est rien. Les écrivains classiques lui ont appris à se distraire à l’aide des perceptions. C’est ce qu’il fait. "Quand il sortait, la vie n’était pas vide." Il observe, sent, écoute. Il ne se laisse pas gagner, comme Moses Herzog, par la barbarie ambiante. Il conserve sa courtoisie.

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Les intrigues sont de faux prétextes. Moses Herzog va-t-il assassiner son ex-femme et son amant La fille d’Arthur Sammler va-t-elle rendre un manuscrit volé à un scientifique hindou? Peu importe. Les romans de Saul Bellow sont cérébraux. On est dans la tête des personnages et c’est là où tout se passe. Arthur Sammler et Moses Herzog ont des points communs. Ils sont à la confluence d’hier et d’aujourd’hui, de l’action et de la réflexion. L’un a connu les guerres et a survécu à l’Holocauste ; l’autre a frôlé la folie et a réchappé à la dépression. Ils sont des hommes de culture. Ils décryptent et désossent chaque événement. De vieux enfants dans des bacs à sable.

Ce qui les définit? Ils ne sont plus dans le coup mais ils tiennent le coup. Ils savent tous les deux qu’il vaut mieux être dedans que dehors. Car "accepter et admettre que le bonheur, c’est faire ce que font la plupart des autres" et "n’allez pas contre votre époque. Surtout pas" sont les mantras en cours. Les deux hommes connaissent le chemin de la paix mais ne l’empruntent pas. Surtout pas! Ils se cabrent devant le conformisme du progrès. Ils choisissent la guerre des braves. Et la mènent jusqu’au bout...

Bref, Un régal!

*le jdd