frenkelVoilà un livre merveilleux, miraculeux et miraculé. Miraculeux car écrit entre 1943 et 1945 par une inconnue, Françoise Frenkel, on croirait à s'y méprendre un texte de Modiano; l'un de ses meilleurs d'ailleurs. Miraculé, car ce manuscrit fut retrouvé, il y a peu, lors d'un vide grenier à Nice. D'échange en échange, il arriva aux Editions Gallimard et sera publié dans la collection "l'arbalète" avec une préface de... Modiano, himself!

C'est donc l'histoire d'une jeune polonaise, née en 1889, qui, passionnée de littérature, étudiera "Les lettres" à Paris. Mue par une vocation qui l'habite depuis l'enfance: être libraire, elle ouvrira en 1921, à Berlin, la première librairie française qui sera fréquentée tant par Colette que Roger Martin du Gard. D'origine juive, elle devra quitter précipitamment l'Allemagne en 1939 pour échapper à ses bourreaux. Direction Paris où elle retrouve ses parfums de jeunesse et très rapidement l'obligation de fuir vers le sud; ce sera Avignon, Vichy, Grenoble, Annecy, jusqu'à Nice.

Témoignage époustouflant, tout en retenue et en pudeur, sur la France de l'Occupation. La France, celle de la zone libre et celle occupée. De mots simples, Françoise Frenkel, conte l'humiliation, les menaces, les dénonciations, les Justes, ceux qui tendent la main... Elle décrypte le quotidien de ces Français qui tentent eux aussi de survivre en ces temps troublés. Et au coeur de l'horreur, de souligner que "La fierté était devenue un luxe". Elle décrit avec couleurs et tendresse, toutes ces personnes échouées sur la Promenade des Anglais qui narrent leur infortune.

Telle une lettre éponyme surgit du passé, "Rien où poser la tête" se révèle un sublime hommage aux Hommes de bonne volonté. Exempt de haine, de détestation, ce texte recèle une incroyable émotion. De sa plume ténue, Françoise Frenkel livre donc un récit miraculeux, sublime... Une vie à fuir, à contrarier le destin. 

Bref, un régal!