9782260029229

Ouvrir le livret de famille se fait souvent sous les sceaux de l'hommage, de la colère et de la tentation de comprendre. C'est sous l'influence des deux derniers que Lionel Duroy a ausculté son histoire personnelle, dont il fait la glaise de son oeuvre littéraire. On se souvient de "Priez pour nous" ou "Le Chagrin", qui, d'une écriture à l'os, âpre et puissante, levaient le voile sur les arcanes de sa famille, l'héritage et les épreuves traversées. Il en est un troisième qu'il explore aujourd'hui, dans "L'absente": la rédemption! Au travers d'un road-trip hexagonal, l'auteur ouvre les placards, les albums sépia, remonte le fil du labyrinthe maternel, pour trouver les raisons de la colère et leur attribuer, peut-être, des circonstances atténuantes. Ne pas pardonner, certes, mais relier la source du mal à son besoin d'apaisement...

S'il se veut jusqu'auboutiste, il se défend d'être un provocateur: "J'ai été marqué par la fausseté, les non-dits, la folie du mensonge. Tout mon travail consiste à explorer l'impénétrable et traduire mes vérités en mots. C'est dans ce qui est tu que se cache notre âme". Ce désir de débusquer les secrets sculpte sa volonté d'écrire. Point de tabou chez Lionel Duroy qui laisse volontiers la pudeur à la religion; conscient que pour lui "Ecrire signifie entrer en résistance. Exister! Avoir la chance de vivre un seconde fois". Et de se sentir proche de Modiano dans la quête d'un mystère inconsolable, inexprimable... mais tant présent. 

"L'absente" ou le roman de la mère, Suzanne. Augustin, double littéraire de l'auteur, se retrouve dans une situation quasi similaire à celle connue par elle, lorsque, avec ses enfants, elle est expulsée des très chics quartiers de Neuilly. Là débute sa descente aux enfers, la perte de sa conscience. Augustin, lui, est contraint, suite à un divorce, de quitter la maison qu'il chérit. Cette demeure qui abrite les souvenirs; surtout, la caverne, où son inspiration trouve son expression. Dévasté, il balance dans sa vieille Peugeot le peu d'affaires qui lui restent, deux vélos, des albums photo surannés, et s'en va en errance sur les routes de France...

"J'ai débuté ce livre comme un western moderne entre Verdun et Bordeaux. Un road movie désespéré dont j'étais certain que le héros finirait contre un platane. Pourtant, une photo retrouvée de ma mère, à 18 ans, a changé la trajectoire du roman. Elle avait un magnifique regard, empreint de mélancolie. Jamais je ne l'avais vue sous cette lumière", confie-t-il. A l'arrière de cette photo, une date: juillet 1942. Nous sommes avant la rencontre d'avec son mari. Pleine période de l'occupation. Une confrontation entre la collaboration et la résistance... Qui était-elle? Que lui est-il arrivé dans ce grand château bordelais? C'est à la recherche de ce temps perdu qu'Augustin trouvera peut-être matière à calmer ses angoisses. 

Il parcourt ainsi la France en quête d'un repère, d'un lieu où se réfugier. Il court, roule, traverse des paysages, bute sur des rencontres de hasard, croise une femme amoureuse. Puis il endosse une fausse identité et se fait embaucher comme ouvrier dans le château familial, celui-là même où Suzanne grandi. Égaré, furieux, magnifique et désespéré, Augustin s'acharne à reconstituer l'histoire de cette femme qu'il aura fui toute sa vie, et enterrée sans une larme.

"Il mourait de la mère, se haïssant de l'avoir supportée silencieusement, de s'être laissé humilier sans un mot, par peur, par lâcheté, il mourait de honte, et par bonheur il avait découvert l'écriture", P. 198. Pourtant, à mesure qu'il comble certaines énigmes, son regard sur elle finit par s'humaniser... 

Un livre qui, comme toujours, tranche dans les plaies. Mais un roman puissant, bouleversant. Et une nouvelle voie de s'ouvrir à Lionel Duroy: celle de la reconnaissance. Bref, un régal!