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Nous sommes dans les années 30 et Tanizaki s'interroge. Quelle est cette antinomie qui frappe son pays, le Japon, dans ce qu'il a de plus traditionnel et l'élan de modernité qui s'incarne sous une forme d'occidentalisation de ses codes? Eloge de l'ombre décortique ce sentiment par une exploration de l'esthétisme nippon, cet art fondamental que l'auteur sent s'évaporer; car c'est l'ombre qui, dans ses arcanes, figure l'histoire et l'héritage d'une culture ancestrale où l'infime sublime le quotidien.

Voilà donc un pur chef-d'oeuvre qui, à ce titre, éveille nombre d'émotions, de perceptions, de réflexions. Une oeuvre qu'André Clavel a parfaitement intégrée en en rélévant, dans sa chronique publiée en 2011 dans l'Express, l'essence intrinsèque:

*"Une littérature teintée de mélancolie et de délicatesse. Une prose enivrante, qui voltige comme des pétales de cerisier. Un cocktail de belles endormies, de soupirs métaphysiques et de paysages immaculés. Un auteur hanté par la beauté féminine, par la blancheur des corps mais aussi par la noirceur des pulsions qui les habitent. L'immense Junichirô Tanizaki (1886-1965) a déjà eu droit à la Pléiade - où culmine Le goût des orties, titre qui résume toute son oeuvre - et il nous revient avec un chef-d'oeuvre, écrit en 1933 : Eloge de l'ombre, sorte de condensé de la culture japonaise. Une culture qui, aux yeux de Tanizaki, n'est pas celle de la clarté - trop éblouissante, donc trompeuse -, mais celle de l'ombre, du crépuscule, des lampes qui s'éteignent, de la légèreté impalpable. Avec des codes secrets que l'on ne peut déchiffrer qu'à travers la danse d'un roseau sous le souffle du vent, le frémissement du thé dans la porcelaine, le tremblement du pinceau qui trace un idéogramme, la courbe énigmatique d'une paupière ou la silhouette fantomatique d'un acteur du théâtre nô. 

Et Tanizaki rappelle que les Japonais ont poussé la subtilité jusqu'à s'entourer - dans leur architecture mais également dans leurs décors familiers - d'objets "mats" qui semblent absorber constamment la lumière. Le papier, par exemple. Et bien sûr les laques, que seule la pénombre est capable de mettre en valeur. "Un laque décoré à la poudre d'or n'est pas fait pour être embrassé d'un seul coup d'oeil dans un endroit illuminé, écrit Tanizaki, mais pour être deviné dans un lieu obscur, dans une lueur diffuse qui, par instants, en révèle l'un ou l'autre détail, de telle sorte qu'il suscite des résonances inexprimables." Et, à travers ce culte de l'ombre, la civilisation japonaise a pu atteindre des sommets de raffinement que l'on retrouve aussi bien dans le galbe d'une pierre de jade, dans le silence d'un temple, dans la concentration lapidaire d'un haïku, dans la sobriété des gestes de politesse ou des techniques culinaires, tout en ellipses. Il faut savourer ce petit essai qui est tout à la fois un art de vivre, une sémiologie du quotidien, une invitation à philosopher, une réflexion sur la conception japonaise de la beauté. Et un éloge de la sagesse, dans cet "empire des signes" qui fascinait Roland Barthes".

*Tanikazi fait l'éloge de l'ombre, André Clavel, L'express 25/07/2011

Extraits

"Je crois que le beau n’est pas une substance en soi, mais rien qu’un dessin d’ombres, qu’un jeu de clair-obscur produit par la juxtaposition de substances diverses. De même qu’une pierre phosphorescente qui, placée dans l’obscurité émet un rayonnement, perd, exposée au plein jour, toute sa fascination de joyau précieux, de même le beau perd son existence si l’on supprime les effets d’ombre".

"Pour moi, j'aimerais tenter de faire revivre, dans le domaine de la littérature au moins, cet univers d'ombre que nous sommes en train de dissiper. J'aimerais élargir l'auvent de cet édifice qui a nom "littérature", en obscurcir les murs, plonger dans l'ombre ce qui est trop visible, et en dépouiller l'intérieur de tout ornement superflu".