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Longtemps je me suis demandé pourquoi? Et lorsque j'ai compris pourquoi, je me suis demandé pourquoi si longtemps? Tel est le sentiment qui m'emporta à la fermeture d'un chef-d'oeuvre (un vrai, pas de ceux pour qui ce mot est trop souvent galvaudé), Résurrection de Tolstoï! Quel livre. Il m'a accompagné une grande partie de l'été et avec lui j'ai plongé dans le testament politique, philosophique et religieux du Maître. Voilà donc un roman absolu, picaresque: une grande fresque sociale où s'entremêlent amours multiples et pluriels, intrigue, vision politique et humaniste... Surtout, la plume se veut fluide, parvenant en quelques mots simples à décrire l'âme humaine, notre société et ses travers totalitaires. Un génie qui conte, en 1899, un monde dont les échos résonnent encore aujourd'hui!

A l’origine de cette histoire? Un fait divers anodin! *"Le procureur général de St-Pétersbourg reçoit la visite d’un jeune aristocrate, venu se plaindre qu’on refusait de transmettre une missive à une détenue du nom de Rosalie. Cette fille d’un métayer avait été recueillie à la mort de son père par le propriétaire des terres, qui l’avait gardée comme domestique. Séduite par le fils de la maison et enceinte, elle avait été chassée du domaine et la misère l’avait conduite à se prostituer. Un vol de cent roubles au détriment de l’un de ses clients l’avait ainsi amenée au tribunal où, par le plus grand des hasards, elle s'était trouvée en présence de l'un des jurés, le jeune homme qui l’avait autrefois abandonnée. Culpabilisé par le souvenir de sa faute de jeunesse, et dans la volonté de la racheter, ce dernier avait souhaité épouser la jeune fille, mais elle était morte du typhus".  De cette anecdote , Tolstoï va élaborer un roman grandiose et trouver un chemin vers la rédemption car l'histoire du prince Dimitri Nekhlioudov et de Katioucha Maslova se confondra étrangement avec la sienne.

L’extraordinaire chronique des relations entre le prince Nekhlioudov et Katioucha Maslova est certes la clé de voûte de cette oeuvre et le prétexte à toucher l'universel. *« Nous n’avons pas besoin d’un prince qui se fourvoie avec une prostituée ! », commente un personnage. Sa volonté inébranlable d’épouser et de sauver la prostituée, dont il se sent coupable de la déchéance, fait du prince, décidé à tout abandonner de ce qui fut son existence dorée pour réparer sa faute, un personnage hors-norme : « Même si tu ne le veux pas, dit-il à Katioucha, je serai toujours auprès de toi. » La certitude acquise que, sans amour, on ne peut être heureux le mènera dans une Sibérie tétanisée dans la neige et le gel.. 

Si cet amour entre un prince qui renie sa caste et une femme qui est « déjà morte », est remarquable, ce qui l’est tout autant, c’est la mue qu’opère le prince, obligé par cet amour coupable puis assumé d’ouvrir les yeux sur les malheurs du peuple. Le personnage du prince Nekhlioudov est l’incarnation des idéaux  que Léon Tolstoï défendit toute sa vie. Georges Lucacs, cité dans la préface de Nivat (pour l’édition Folio Classique du roman), écrit que cet aristocrate, honteux des privilèges et des excès de sa classe sociale, veut « faire le bien avec les fruits du mal ». Comme Tolstoï proposant à ses serfs la libération du servage, on le voit offrir ses terres à ses paysans qui les refusent. Le chapitre XXVIII de la Troisième partie insiste sur cette obsession viscérale des autres, qui fut celle de Tolstoï, et qu’il exprime ainsi : « Les maux effroyables qu’il [le prince] avait vus et constatés au cours des dernières semaines et en particulier le jour même dans cette horrible prison, tous ces maux […] régnaient triomphants, sans qu’il entrevît la moindre possibilité de les détruire et même de les combattre. 

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Dans son imagination, il vit se dresser ces centaines, ces milliers de malheureux, dégradés, parqués dans un air empesté, par des généraux, des procureurs, des directeurs de prisons indifférents. […] Comme auparavant, il se demanda si c’était lui, Nekhlioudov, qui était fou ou bien les autres, ceux qui accomplissaient tous ces actes prétendus raisonnables, et la question s’imposait à lui avec une force nouvelle et réclamait une réponse. » Et c'est bien cette réponse que Tolstoï chercha toute sa vie, au point d'y sacrifier sa vie familiale.

Tolstoï dénonce la folie idéologique d'Etat, qui sera celle du XXème siècle. Il s'insurge contre "une chose appelée service de l'Etat qui permet de traiter des êtres comme des objets". Il dénonce les inégalités de classes, les jugements iniques, les emprisonnements arbitraires, les déportations massives dans des wagons noirs, emportés vers le néant".

Tolstoï mène une gigantesque enquête, plonge dans la géhenne putride des prisons, scrute les détenus, polémique avec les «idéologues» révolutionnaires, interroge le peuple. Mais il décortique également la révolution intérieure d'un homme dont le sens de l'existence se verra désormais marqué par la simplicité (dans le sens religieux du terme)

Un roman incroyable, obligatoire! car il éclaire le présent, questionne l'Homme et son avenir. En filigrane: l'amour, ses joies, ses tourments. Tout ce qui fait la vie... Bref, un régal!

* Source: ex-libris overblog