Glaise, Franck Bouysse, La manufacture de Livres

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Le Goncourt 2017 de La XXVème heure! On aurait bien tort de réduire l'oeuvre de Franck Bouysse à du polar ou du roman noir. Il s'agit de Littérature, la grande, la vraie, celle qui bouscule, explore les questions qui font l'existence! Et l'auteur de confirmer avec ce nouvel opus "Glaise" où planent la puissance d'un Faulkner, l'intelligence, la grâce, l'humanisme d'un Giono.

Nous sommes donc au pied du Puy-Violent dans le Cantal, dans la chaleur d'août 1914, les hommes se résignent à partir pour la guerre. Les dernières consignes sont données aux femmes et aux enfants: même si on pense revenir avant l'automne, les travaux des champs ne patienteront pas. Chez les Landry, le père est mobilisé, ne reste que Joseph tout juste quinze ans, en tête à tête avec sa mère et qui ne peut compter que sur Léonard, le vieux voisin. Dans une ferme voisine, c'est Eugène, le fils qui est parti laissant son père, Valette, à ses rancoeurs et à sa rage: une main atrophiée lors d'un accident l'empêche d'accomplir son devoir et d'accompagner les autres hommes. Même son frère, celui de la ville, a pris la route de la guerre. Il a envoyé Hélène et sa fille Anna se réfugier dans la ferme des Valette. L'arrivée des deux femmes va bouleverser l'ordre immuable de la vie dans ces montagnes. Un roman sublime, hypnothique servi par une plume puissante, sèche, dont la poésie n'est jamais absente. Bref, un régal!

Légende d'un dormeur éveillé, Gaëlle Nohant, Eho

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Coup de maître! que ce nouveau roman de Gaëlle Nohant qui nous entraîne sur les traces de Robert Desnos, traversant d'un souffle épique la première moitié du XXème siècle.

Robert Desnos? Un génie oublié, un homme qui vécu mille vies – écrivain, critique de cinéma, chroniqueur radio, résistant de la première heure –, sans jamais se départir de sa soif de liberté. Et l'auteur de réssuciter avec brio l’histoire extraordinaire de ce dormeur éveillé. A cette fin, Gaëlle Nohant épouse ses pas ; comme si elle avait écouté les battements de son cœur, s’était assise aux terrasses des cafés en compagnie d’Éluard ou de García Lorca, avait tressailli aux anathèmes d’André Breton, fumé l’opium avec Yvonne George, et dansé sur des rythmes endiablés au Bal Blomet aux côtés de Kiki et de Jean-Louis Barrault. S’identifiant à Youki, son grand amour, la romancière accompagne Desnos jusqu’au bout de la nuit. Légende d’un dormeur éveillé révèle le héros irrésistible derrière le poète et transcende une époque incandescente, tumultueuse, des années folles à l’Occupation.

Point besoin d'être érudit pour plonger à coeur perdu dans l'âme de cet homme, dans la folie d'une époque où se croisent tous les acteurs qui ont fait de Paris le centre du monde. Un roman sublime, en forme de poupées russes, dont le lecteur sort ébloui, enthousiasmé, ému, bouleversé... plus intelligent! Bref, un régal!

Bakhita, Véronique Olmi, Albin Michel

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Sans doute l'un des livres les plus attendus de cette rentrée littéraire. Le nouveau roman de Véronique Olmi, "Bakhita", conte l'histoire vraie d'une femme qui a été esclave, religieuse puis sainte. Nous voilà au Darfour, dans un petit village. Bakhita à sept ans et est enlevée pour pour être vendu comme esclave. De cela, elle connaîtra toutes les pires horreurs et les atroces souffrances. Rachetée à l’adolescence par le consul d’Italie, elle découvre un pays d’inégalités, de pauvreté et d’exclusion. Affranchie à la suite d’un procès retentissant à Venise, elle entre dans les ordres et traverse le tumulte des deux guerres mondiales et du fascisme en vouant sa vie aux enfants pauvres. C'est donc le roman bouleversant d'une femme exceptionnelle au destin hors norme. Avec une rare puissance d’évocation, Véronique Olmi en restitue les combats incroyables, la force et la grandeur d’âme dont la source se situe au coeur de l'enfance avant qu'elle ne soit saccagée.

Un certain M. Piekielny, François-Henry Désérable, Gallimard

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"Quand tu rencontreras de grands personnages, des hommes importants, promets-moi de leur dire : au n° 16 de la rue Grande-Pohulanka, à Wilno, habitait M. Piekielny...
Quand il fit la promesse à ce M. Piekielny, son voisin, qui ressemblait à "une souris triste", Roman Kacew était enfant. Devenu adulte, résistant, diplomate, écrivain sous le nom de Romain Gary, il s’en est toujours acquitté : "Des estrades de l’ONU à l’Ambassade de Londres, du Palais Fédéral de Berne à l’Élysée, devant Charles de Gaulle et Vichinsky, devant les hauts dignitaires et les bâtisseurs pour mille ans, je n’ai jamais manqué de mentionner l’existence du petit homme", raconte-t-il dans La promesse de l’aube, son autobiographie romancée. "Un jour de mai, des hasards m’ont jeté devant le n° 16 de la rue Grande-Pohulanka. J’ai décidé, ce jour-là, de partir à la recherche d’un certain M. Piekielny". 
C'est donc à une fantaisie picaresque que nous convie l'auteur conjuguant humour et célébration de l'imaginaire. Une totale réussite!

Nos vies, Marie-Hélène Lafon, Buchet Chastel

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Si on peut lui repocher son côté professoral sur les plateaux télé, Marie-Hélène Lafon n'en demeure pas moins une dentellière de phrases, une artisane des mots et une magnifique conteuse d'histoires faussement simples où la particule célèbre l'universel. « J’ai l’oeil, je n’oublie à peu près rien, ce que j’ai oublié, je l’invente. J’ai toujours fait ça, comme ça, c’était mon rôle dans la famille, jusqu’à la mort de grand-mère Lucie, la vraie mort, la seconde. Elle ne voulait personne d’autre pour lui raconter, elle disait qu’avec moi elle voyait mieux qu’avant son attaque. » Le Franprix de la rue du Rendez-Vous, à Paris. Une femme, que l’on devine solitaire, regarde et imagine. Gordana, la caissière. L’homme encore jeune qui s’obstine à venir chaque vendredi matin... Silencieusement elle dévide l’écheveau de ces vies ordinaires. Et remonte le fil de sa propre histoire. Nos vies semble explorer la ville et ses solitudes, mais c'est l'âme des êtres qu'elle explore.

Sigma, Julia Deck, Minuit

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Comme dans une pièce de théâtre, Julia Deck nous présente au début de son roman les acteurs de cette comédie décalée : il y a des agents, ils ont des cibles. Les premiers appartiennent à l’agence internationale Sigma, chargée de contrôler, surveiller, et de saboter les œuvres d’art si celles-ci sont jugées trop dangereuses pour maintenir l’ordre sociétal. Leurs cibles : un banquier collectionneur, une actrice, une galeriste réputée, un savant spécialiste des neurosciences… Tout commence par la réapparition d’une œuvre disparue d’un artiste subversif : Konrad Kessler. La mission de Sigma : neutraliser silencieusement cette peinture trop dangereuse en s’infiltrant auprès des cibles identifiées. Julia Deck nous surprend dans le thème, la structure et le ton de ce roman original et drôle. Analysant avec ironie les codes et des contradictions du monde de l’art, elle nous ravit une fois de plus dans ce troisième roman !  (Libraires ensemble)